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MESSAGE DU CARDINAL JEAN PIERRE KUTWA A L’OCCASION DE LA RENTREE PASTORALE 2021-2022 THEME : AMOUR ET VERITE SE RENCONTRENT, JUSTICE ET PAIX S’EMBRASSENT PS 84,11

Cathédrale Saint Paul du Plateau  Abidjan le 9 octobre 2021

Aux prêtres,
Aux religieux et religieuses,
Aux fidèles laïcs du Christ,
Aux hommes et aux femmes de bonne volonté,

Après deux années consécutives guidées par un même thème d’année pastorale, l’invitation du Christ à avancer au large me paraît plus que jamais, ce que doit être désormais notre vie. Avancer au large, c’est comme dit Saint Paul, ‘‘mener le bon combat, garder la foi ’’ mais également, savoir discerner les abandonnés de notre société et être pour eux, le visage et la présence du Christ ! Ainsi, pendant deux années, nous étions invités à être les témoins de l’espérance que Dieu communique à notre monde face à l’indifférence et aux replis de chacun sur ses intérêts personnels ! Notre souhait mais aussi notre prière était que jamais ces maux ne prennent le dessus sur la lumière de notre foi et le bien commun à promouvoir, pour la gloire de Dieu et le bonheur du genre humain ! 

 

Ces dernières années et peut-être plus que jamais, notre vulnérabilité et notre précarité d’êtres humains ont été durement éprouvées. En effet, la pandémie de la Covid 19 continue de répandre son lot de désolation, de morts et d’angoisse généralisée ! Pouvons-nous passer raisonnablement sous silence la question des dérèglements climatiques, avec leurs lots d’inondation et de tremblement de terre qui plongent des populations entières dans un désarroi inimaginable ? Dans le même temps, il nous faut reconnaître aussi que la quiétude sociale des peuples est de plus en plus mise à mal d’un continent à un autre, à travers les crises politico-militaires qui n’apportent de nouveaux changements que, la croissance de la comptabilité macabre des morts et des victimes, sans omettre l’arrivée de nouveaux bourreaux et tyrans.

        Ces faits décrits plus haut et bien d’autres encore ont fait dire au Pape François, que ‘‘la grande crise sanitaire de la Covid-19 […] est devenue un phénomène multisectoriel et global, aggravant des crises très fortement liées entre elles… et provoquant de grands inconvénients et souffrances… Il est douloureux de constater qu’à côté des nombreux témoignages de charité et de solidarité, diverses formes de nationalisme, de racisme, de xénophobie, et aussi de guerres et de conflits qui sèment la mort et la destruction, prennent malheureusement un nouvel élan. Ces événements et d’autres, qui ont marqué le chemin de l’humanité, nous enseignent qu’il est important de prendre soin les uns des autres et de la création pour construire une société fondée sur des relations de fraternité. C’est pourquoi j’ai choisi comme thème de ce message : La culture du soin comme parcours de paix. Une culture du soin pour éliminer la culture de l’indifférence, du rejet et de l’affrontement, souvent prévalente aujourd’hui.’’ Pape François, Message à l’occasion de la 54ème journée mondiale de la paix.

Face à ces situations de vie qui sont toutes aussi préoccupantes que déplorables, nous nous rendons à l’évidence que, de nos vies tout comme du monde dans lequel nous vivons, nous ne contrôlons presque plus rien, d’où l’invitation à vivre plus que jamais en frères, solidaires les uns des autres ! Être solidaires, c’est comprendre que la solidarité exprime concrètement l’amour pour l’autre, non pas comme un vague sentiment mais comme la détermination ferme et persévérante de travailler pour le bien commun, c'est-à-dire pour le bien de tous et de chacun parce que tous nous sommes vraiment responsables de tous. La solidarité nous aide à regarder l’autre – que ce soit comme personne ou que ce soit, au sens large, comme peuple ou comme nation – non pas comme une donnée statistique ou un moyen à exploiter et ensuite à écarter lorsqu’il n’est plus utile, mais comme notre prochain, compagnon de route, appelé à participer comme nous au banquet de la vie auquel tous sont également invités par Dieu, Lui qui contrôle tout, et qui est capable de donner sens et consistance à une existence qui régresse à grande vitesse.

Dès lors, l’on comprend mieux la réponse pleine de foi de l’Apôtre Pierre à la question du Seigneur Jésus de savoir, si ses disciples eux aussi veulent s’en aller comme les autres (Cf Jn 15). Sa réponse traduit tout l’aveu d’impuissance de l’homme qu’il est, et laisse toute latitude à Dieu de disposer de tout par la force de sa parole créatrice : ‘‘à qui irions-nous Seigneur ? Tu as les paroles de la vie éternelle’’ Jn 6,68. Mieux, le Seigneur lui-même nous rappelle avec insistance : « sans moi vous ne pouvez rien faire » Jn 15, 58.

 

Et c’est une vérité de foi que de croire que sans le Christ, nous ne pouvons rien faire et si notre existence à tous est profondément liée à celle des autres, nous devons comprendre que la vie n’est pas un temps qui s’écoule, mais un temps de rencontre. Ce temps de rencontre, c’est celui que je veux qu’il s’articule pour nous nous tous, pour cette année pastorale 2021-2022, autour du thème : ‘‘Amour et verité se rencontrent, justice et paix s’embrassent’’

 

 

I-           ‘‘AMOUR ET VÉRITÉ SE RENCONTRENT, JUSTICE ET PAIX S’EMBRASSENT’’ Ps 84,11

Par ce thème, nous voulons nous associer à la louange cultuelle multiséculaire du peuple d’Israël en vue d’incliner et faire descendre les faveurs divines sur notre terre, notre monde, notre pays et nos vies singulières. Les psaumes en effet, se présentent comme des compositions au contenu à la fois poétique et spirituelle dans lesquels s’expriment l’expérience religieuse du peuple d’Israël dans les divers aspects de son évolution historique, sociale et culturelle. Ils revêtent trois dimensions à la fois : La louange, la supplication ou le cri de détresse, puis la promesse[1].

 

Pour nous chrétiens, ce qui nous rapproche davantage des psaumes en tant qu’Écriture Sainte, c’est l’exemple du Christ lui-même, qui s’en est servi pour nourrir sa prière généreuse vers Dieu, surtout aux heures les plus pénibles de sa vie terrestre (cf Mt 26,30 ; Mc 14,26).  En y recourant en cette nouvelle année pastorale, nous voudrions y trouver les ressources d’une vraie prière qui soutient à la fois, la réflexion et l’action en vue d’une conversion sincère. Seul un regard nouveau vers Dieu, dans la relation que nous entretenons avec lui et avec les autres nos frères, peut garantir un pacte social qui prend en compte le développement intégral de l’homme.

 

Le Psaume 84 qui sous-tend le thème de notre année pastorale traduit parfaitement ce désir de renouveau. Il est pour ainsi dire, le chant annonciateur d’un monde nouveau dans lequel les attributs glorieux du Dieu d’Israël deviennent possibilités pour les hommes et suscitent leur espérance. C’est également ce monde nouveau que nous désirons pour notre pays la Côte d’Ivoire !

Il est bon de noter que le verset 11 de ce même psaume qui couple harmonieusement amour et vérité, ainsi que justice et paix, offre les armes nécessaires pour un mieux vivre qui glorifie Dieu dans le bien être des hommes ses enfants. Tout comme Dieu aime le monde éperdument sans que la vérité de son jugement ne soit altérée, ainsi en est-il de ceux qui vivent dans la foi. De cette même façon il est capable de donner sa paix sans que sa justice ne soit compromise.

Les quatre vertus d’amour, de vérité, de justice et de paix reflètent la réalité d’un salut qui inclut une restauration universelle car, comme l’affirme le prophète Isaïe : ‘‘voici que je vais créer des cieux nouveaux et une terre nouvelle, on ne se souviendra plus du passé, il ne reviendra plus à l'esprit’’ Is 65, 17. Ces vertus sont dynamiques et s’interpellent l’une l’autre, à travers rencontre et embrassade. Aucune n’évolue en vase clos, et aucune ne peut être recherchée uniquement pour elle-même. Elles se célèbrent mutuellement pour tendre vers la communion parfaite qui est Dieu.

Ce psaume en réalité, se présente comme une véritable ode à l’espérance dans un monde où l’on a fini par s’habituer aux mauvaises nouvelles, au point d’en arriver à ne pas croire aux bonnes nouvelles comme l’est l’Évangile.  Et pourtant, tout reste possible à qui garde encore la foi et la met en pratique ! Pour celui-là, tout peut repartir de nouveau. Et le Saint Pape Jean Paul II commentant le Ps 84,11 ne dit rien d’autre lorsqu’il écrit ceci : ‘‘toutes les vertus, auparavant chassées de la terre en raison du péché, rentrent à présent dans l'histoire et, en s'entrecroisant, dessinent la carte d'un monde de paix. Miséricorde, vérité́, justice et paix deviennent comme les quatre points cardinaux de cette géographie de l'esprit. Le Prophète Isaïe chante lui aussi : "Cieux, épanchez-vous là-haut, et que les nuages déversent la justice, que la terre s'ouvre et produise le salut, qu'elle fasse germer en même temps la justice. C'est moi, Yahvé, qui ai créé cela" (Is 45, 8) ». [2]

1-  Amour, Vérité, Justice et Paix : les quatre points cardinaux de la géographie de l'esprit (Approche définitionnelle)

Par définition, en géographie et en astronomie, un point cardinal est un point d’horizon servant à se diriger, à s’orienter. C’est aussi une locution qui désigne les quatre directions : nord, sud, ouest et est. Ainsi définis, les quatre points cardinaux de la géographie de l’esprit deviennent pour nous, des indicateurs dont le sens devrait pouvoir orienter et diriger notre agir de chrétien.

1-1-   Amour

De nos jours, le terme ‘‘amour’’ est devenu l’un des mots les plus fréquemment utilisés et mal utilisés, un mot auquel nous attachons des significations très différentes. Il est donc important pour nous de purifier nos conceptions toutes humaines que nous nous faisons de l’amour pour accueillir le mystère de l’amour divin. En effet, le mot amour désigne bien des réalités différentes, charnelles ou spirituelles, passionnelles ou réfléchies, graves ou légères, épanouissantes ou destructrices. Combien de fois n’avons-nous pas été témoins de scènes de ménages parfois très violentes ? Qui de nous n’a consolé ou n’a été consolé d’une déception amoureuse ?

Combien de mariages célébrés en grandes pompes n’ont pas fini par voler en éclats alors que les conjoints s’étaient jurés amour et fidélité pour toute leur vie ? D’où nous viennent les dénominations actuelles de familles recomposées, d’union libre, de pacte civil de solidarité, de mariage pour tous, si ce n’est d’une conception erronée sinon personnelle de l’amour ? J’insiste encore une fois pour dire qu’il est grand temps pour nous de purifier nos conceptions toutes humaines que nous nous faisons de l’amour pour accueillir le mystère de l’amour divin. Que nous dit la Bible de l’amour ?

 Dans l’Ancien Testament et particulièrement le livre de la Genèse, bien que le mot amour n’y figure pas, les récits de la création (Gn 1 ; 2-3) évoquent l’amour de Dieu à travers la bonté dont Adam et Eve sont l’objet. Dieu veut leur donner la vie en plénitude, mais ce don suppose une libre adhésion à sa volonté : c’est par le biais du commandement que Dieu engage le dialogue d’amour. Adam a voulu s’emparer par force de ce qui lui était destiné comme un don : il a péché. Alors le mystère de la bonté s’approfondit en miséricorde à l’égard du pécheur par des promesses de salut ; progressivement, vont se rétablir les liens d’amour qui unissent Dieu et l’homme. De ces liens, naîtront des amis et confidents de Dieu !

 

En appelant Abraham choisi au milieu des païens à devenir son ami, Dieu exprime son amour sous la forme d’une amitié : Abraham devient le confident de ses secrets (Gn 18,17). S’il en est ainsi, c’est qu’Abraham a répondu aux exigences de l’amour divin : il a quitté sa patrie sur l’appel de Dieu (Gn 12,1) ; il doit entrer plus avant dans le mystère de la crainte de Dieu qui est amour, car il est appelé à sacrifier son fils unique, et avec lui, son amour humain (Gn 22, 2).

Moïse quant à lui n’a pas eu à sacrifier son fils mais son peuple entier est mis en question par le conflit entre la sainteté divine et le péché. Il est écartelé entre Dieu dont il est l’envoyé et le peuple qu’il représente (Ex 32, 9-13). S’il tient fidèlement, c’est que depuis sa vocation jusqu’à sa mort, il n’a cessé de progresser dans l’intimité de Dieu, s’entretenant avec lui comme avec un prochain (Ex 33,11) pour avoir finalement la révélation de l’immense tendresse de Dieu, d’un amour qui sans rien sacrifier de la sainteté, est miséricorde (Ex 34, 6ss).

Il en va de même pour les prophètes, confidents de Dieu eux aussi, aimés personnellement d’un Dieu dont le choix les empoigne (Am 7,15), les écartèle quelques fois (Jr 20, 7ss), mais les remplit aussi de joie. Les prophètes sont les témoins du drame de l’amour et de la colère de Yahweh (Am 3,2) : Osée puis Jérémie et Ezéchiel, révèlent que Dieu est l’époux d’Israël pourtant toujours infidèle. Cet amour passionné et jaloux n’est payé que d’ingratitude et de trahison. Mais l’amour est plus fort que le péché, dût-il souffrir (Os 11, 8). Et Dieu pardonne et recrée en Israël un cœur nouveau, capable d’aimer (Os 2, 21 ; Jr 31, 3). D’autres images, comme celle du Pasteur (Ez 34) ou de la vigne (Ez 17, 6-10) expriment la même ardeur divine et le même drame.

Après l’exil, Israël purifié par l’épreuve, découvre de plus en plus que la vie avec Dieu est un dialogue d’amour ! C’est sans doute ainsi qu’il relit le Cantique des Cantiques : avec des alternances de possession et de recherche, l’Époux et l’épouse s’aiment d’un amour ‘‘fort comme la mort’’ (Ct 8, 6). Après l’exil encore, on se rend mieux compte que Dieu s’adresse au cœur de chacun : il n’aime pas seulement la collectivité (Dt 4, 7) ou ses chefs, mais chaque Juif, le pauvre et le petit (Ps 37, 25-29). Ainsi s’ébauche peu à peu l’idée qu’au-delà du Juif, l’amour de Yahweh concerne aussi les païens (Jon 4, 10ss), voire toute créature (Sg 11, 23-26).

Si dans l’Ancien Testament, l’amour entre Dieu et les hommes s’était révélé à travers une suite de faits : initiatives divines et refus de l’homme, souffrance de l’amour rejeté, dépassement douloureux pour être au niveau de l’amour et en accepter la grâce. Par contre, on peut noter que dans le Nouveau Testament, l’amour divin s’exprime en un fait unique dont la nature même transfigure les données de la situation : Jésus vient vivre en Homme-Dieu le drame du dialogue d’amour entre Dieu et l’homme. Il faut remarquer que la venue de Jésus en notre monde est d’abord un geste du Père. En effet, après les prophètes et les promesses de l’Ancien Testament, ‘‘se souvenant de sa miséricorde’’ (Lc 1, 54ss), Dieu se fait connaître (Jn 1, 18) ; Il manifeste son amour (Rm 8, 39) en celui qui est non seulement le Messie sauveur attendu (Lc 2, 11), mais son propre Fils (Mc 1, 11), celui qu’Il aime (Jn 3, 35).

Ainsi donc, l’amour du Père s’exprime d’une manière que rien ne peut dépasser ! Voici réalisée la nouvelle alliance et conclues les noces éternelles de l’Époux avec l’humanité. La générosité divine manifestée depuis les origines d’Israël atteint son comble. Accueillant le Fils, l’homme ne peut que renoncer à tout orgueil, à toute fierté fondée sur son propre mérite car le don d’amour fait par Dieu est gratuit (Rm 5, 6). En outre, ce don est définitif, au-delà de l’existence terrestre de Jésus-Christ et est même poussé à l’extrême, puisque Dieu consent à la mort de son Fils unique pour que le monde ait la vie (Rm 5,8) et que nous soyons fils de Dieu (1 Jn 3, 1). Finalement, si Dieu a tant aimé le monde qu’Il a donné son Fils unique, c’est pour que les hommes aient la vie éternelle ! Mais, les hommes se condamnent eux-mêmes en refusant de croire en Celui qui a été envoyé et en aimant plus les ténèbres que la Lumière (Jn 3, 19). L’option est inévitable : ou l’amour par la foi au Christ, ou la colère par le refus de la foi (Jn 3,36).

 Par ailleurs, ce n’est pas seulement à l’occasion du contact avec Jésus, mais dans sa personne même que désormais se joue le drame de l’amour. Par son existence, Jésus est la révélation concrète de l’amour ; Il est l’homme qui réalise le dialogue filial avec Dieu et en porte le témoignage devant les hommes. Jésus est Dieu qui vient vivre en pleine humanité son amour et en fait entendre l’ardent appel !

A la croix, l’amour révèle de façon décisive son intensité et son drame. Il fallait que Jésus souffrît (Lc 9, 22 ; He 2, 17ss) pour que fussent révélés pleinement son obéissance au Père et son amour des siens. A la croix, Il donne tout sans réserve à Dieu et à tous les hommes sans exception ! Ainsi, par la croix, Dieu est pleinement glorifié : l’homme Jésus et avec Lui l’humanité entière, méritent d’être aimés de Dieu, dans une profonde communion !

Notre bien-aimé pape émérite Benoît XVI est un peu plus explicite quand il affirme que ‘‘ nous parlons de l’amour du pays, de l’amour de sa profession, de l’amour entre amis, de l’amour du travail, de l’amour entre parents et enfants, de l’amour entre les membres de la famille, de l’amour du prochain et de l’amour de Dieu. Au milieu de cette multiplicité de significations, cependant, une en particulier se distingue : l’amour entre l’homme et la femme, où le corps et l’âme sont inséparablement unis et où les êtres humains entrevoient une promesse apparemment irrésistible de bonheur. Cela semble être la quintessence même de l’amour ; toutes les autres sortes d’amour semblent immédiatement s’estomper en comparaison. Nous devons donc nous demander : toutes ces formes d’amour sont-elles fondamentalement une, de sorte que l’amour, dans ses manifestations nombreuses et variées, est en fin de compte une réalité unique, ou utilisons-nous simplement le même mot pour désigner des réalités totalement différentes ?’’ Deus caritas est n° 2

1-2-   Vérité

Dans le langage courant, est appelée vraie, une pensée, une parole conforme au réel, ou encore la réalité elle-même qui se dévoile, qui est claire et évidente pour l’esprit. Cependant, la notion biblique de vérité est différente, car elle est fondée sur une expérience religieuse, celle de la rencontre avec Dieu. Elle a cependant connu une évolution notable : alors que dans l’Ancien Testament, la vérité est avant tout la fidélité à l’Alliance, elle deviendra dans le Nouveau Testament, la plénitude de la révélation centrée sur le Christ.

Dans l’Ancien Testament, la vérité est ce qui est stable, éprouvé, ce sur quoi l’on peut s’appuyer. Ainsi, une paix de vérité (Jr 14,13) est une paix solide, durable ; un chemin de vérité (Gn 24, 48) est un chemin qui conduit sûrement au but et l’expression ‘‘en vérité’’ signifie parfois de façon stable, pour toujours. Appliqué à Dieu et aux hommes, le mot vérité devra souvent se traduire par fidélité, car c’est la fidélité de quelqu’un qui nous engage à lui faire confiance. Les hommes de vérité sont des hommes de confiance, des ‘‘craignants Dieu’’.

Dans le Nouveau Testament et particulièrement chez Saint Paul plus qu’ailleurs, la notion de vérité offre des nuances. L’Apôtre s’en sert au sens de sincérité (2 Co 7, 14) ou dans l’expression dire la vérité (Rm 9, 1). L’expression la vérité de Dieu désigne la fidélité de Dieu à ses promesses (Rm 3, 7). Cependant, dans les évangiles, la vérité chrétienne se rattache à la vérité révélée ! il y a donc par-dessus tout, une seule vérité, c’est Dieu Lui-même que le Christ est venu nous révéler. (Jn 14, 6)

1-3-   Justice

Voici une expression bien actuelle qui fait qu’aujourd’hui, le moindre écart de comportement finit par créer des frustrations, des blessures intérieures, selon l’expression bien à la mode et il n’est pas rare que désormais, chacun ait sa propre conception de la justice, selon son mode propre de fonctionnement, si ce n’est la situation particulière qu’il décrit, déplore ou subit.

En vérité, le mot justice évoque d’abord un ordre juridique : le juge rend la justice en faisant respecter la coutume ou la loi. La notion morale est quant à elle plus large : la justice rend à chacun selon son dû, même si ce dû n’est pas fixé par la coutume ou la loi. En droit naturel, l’obligation de justice se ramène en définitive à une égalité que réalise l’échange ou la distribution. Au sens religieux, c’est-à-dire quand il s’agit des rapports de l’homme à Dieu, le vocabulaire de justice ne connait, dans nos langues, que des applications limitées. Il est courant d’évoquer Dieu comme le juste juge et d’appeler jugement, l’ultime confrontation entre l’homme et Dieu. Mais cet emploi religieux des mots de justice paraît singulièrement étroit en regard du langage de la Bible.

Dans l’ancien Testament, l’ancienne législation israélite demande aux juges l’intégrité dans l’exercice de leur fonction (Dt 1, 16). Les prophètes avant l’exil dénoncent souvent et vigoureusement l’injustice des juges, la cupidité des rois, l’oppression des pauvres, et, pour ces désordres, annoncent le malheur (Am 5, 7). Ils font prendre conscience de la dimension morale et religieuse de l’injustice ; ce qui était perçu comme une simple violation des règles ou des coutumes devient outrage à la sainteté d’un Dieu personnel. C’est pourquoi, les injustices entraînent bien plus que les sanctions habituelles : un châtiment catastrophique préparé par Dieu. Avant l’exil, la justice désigne l’observance intégrale des préceptes divins, la conduite conforme à la Loi.

Remarquons aussi qu’il existe une justice-récompense en ce sens que la conduite conforme à la Loi étant source de mérites et de prospérité, le mot de justice, qui désignait cette justice en est arrivé à signifier aussi, les diverses récompenses de la justice. Ainsi, le geste de mansuétude accompli devient une justice devant Yahweh, ce que l’on pourrait traduire par mérite (Dt 24, 13).

Mais de nos jours, à côté de cette justice-récompense, il y a aussi la justice coercitive pour rétablir le droit. En effet, selon cette justice coercitive, il ne faut pas laisser l’oppresseur tout gâcher. Il ne faut pas laisser les violents menacer les gens au coin de la rue, les violeurs, les cambrioleurs, les trafiquants de drogue, les maris violents insultant et battant leur femme pourrissent la vie du monde de Dieu. Les harcèlements personnels ou collectifs dans les grandes entreprises poussant au suicide et à la dépression, les agences de notation qui élèvent le pourcentage des intérêts, déstabilisant les entreprises aussi.

 

Par ailleurs, la justice coercitive ne doit d’ailleurs pas non plus se transformer en oppression des coupables. Les coupables ne doivent pas gâcher la vie de leurs prochains mais ils ont le droit de vivre eux aussi. La justice n’est pas une vengeance mais rétablissement du droit. La justice coercitive est tragique. Il ne faut pas s’en réjouir. Certes la condamnation du coupable est satisfaisante pour les victimes car elle est reconnaissance du mal qui leur a été fait. Mais il faut de la pudeur, de la retenue dans la manifestation de la satisfaction : car toute condamnation est tragique. Une prison insalubre n’est pas une vraie justice. Si la justice déshumanise, elle est sans amour et les aumôniers ont raison de visiter les détenus et de leur témoigner respect et amour.

Dans le Nouveau Testament et un peu comme à l’encontre des prophètes, il n’y a plus de place aux interventions de la justice judiciaire de Dieu dans la vie du fidèle ou de la communauté. Ici, tout se concentre sur le jugement dernier. Il va de soi que, dans ce jugement suprême, Dieu se montre juste mais le vocabulaire de justice est assez sporadique. C’est que Jésus, sans exclure pour autant le vocabulaire traditionnel touchant le jugement dernier (Mt 12, 36s), révèle le salut comme un don divin accordé à la foi et à l’humilité. Il y a ici un lien entre justice et miséricorde qu’il nous faut souligner.

1-4-   Paix

Il est indéniable que l’homme, tout homme désire la paix du plus profond de son être. Mais souvent, il ignore la nature du bien qu’il appelle de tous ses vœux, et les chemins qu’il suit pour l’obtenir ne sont pas toujours les voies de Dieu. Aussi, doit-il apprendre de l’histoire sainte en quoi consiste la quête de la paix véritable et entendre proclamer le don de cette paix par Dieu Lui-même, en Jésus-Christ.

Le mot hébreu shalom dérive d’une racine qui, selon ses emplois, désigne le fait d’être intact, complet (Jb 9,4) ou l’acte de rétablir les choses dans leur ancien état, leur intégrité. Aussi, la paix biblique n’est-elle pas seulement le ‘‘pacte’’ qui permet une vie tranquille, ni le temps de la paix, par opposition au temps de la guerre. La paix désigne le bien-être de l’existence quotidienne, l’état de l’homme qui vit en harmonie avec la nature, avec lui-même, avec Dieu. Concrètement, la paix est bénédiction, repos, gloire, richesse, salut et vie.

        Ainsi, être en bonne santé et être en paix sont deux expressions parallèles (Ps 38, 4) au point que pour demander comment on se porte, si l’on va bien, on dit ‘‘est-il en paix ?’’ (2 S 18, 32). Abraham qui mourut dans une vieillesse heureuse et rassasié de jours (Gn 25, 8) s’en alla en paix (Gn 15, 15). De façon plus large, la paix, c’est la sécurité : Gédéon ne doit plus craindre la mort devant l’apparition céleste (Jg 6, 23) et Israël n’a plus à redouter ses ennemis grâce à Josué le vainqueur (Jos 21, 44). Enfin, la paix est concorde dans la vie fraternelle : ainsi, mon familier, mon intime, c’est l’homme de ma paix (Ps 41, 10).

        A la suite de l’Ancien Testament qui voyait dans la présence de Dieu parmi son peuple le bien suprême de la paix (Lv 26, 12 ; Ez 37, 26), saint Jean nous montre dans la présence de Jésus, la source et la réalité de la paix, et c’est là un des aspects caractéristiques de sa perspective. Quand la tristesse s’abat sur les disciples qui vont être séparés de leur Maître, Jésus les rassure : ‘‘Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix’’ (Jn 14, 27). Cette paix n’est plus liée à sa présence terrestre, mais à sa victoire sur le monde. Aussi, victorieux de la mort, Jésus donne-t-il, avec sa paix, le Saint Esprit et le pouvoir sur le péché.

        Quant à Saint Paul, joignant ordinairement dans les salutations de ses lettres la grâce et la paix, il affirme ainsi l’origine et la stabilité, manifestant surtout le lien qu’elle a avec la rédemption. Etant ‘‘notre paix’’, le Christ a fait la paix, Il a réconcilié deux peuples les unissant en seul corps (Ep 2, 14-21). Dieu s’est ainsi réconcilié tous les êtres, aussi bien sur la terre que dans les cieux, en faisant la paix par le sang de la croix du Christ (Col 1, 20). C’est donc parce que nous sommes rassemblés en seul corps que la paix du Christ règne dans nos cœurs (Col 3, 15), grâce à l’Esprit qui tisse entre nous un lien solide (Ep 4, 3). Enfin, comme la charité et la joie, la paix est fruit de l’Esprit (Ga 5, 22 ; Rm 14, 17), elle surpasse toute intelligence (Ph 4, 7), subsiste dans la tribulation (Rm 5, 1-5), rayonne dans nos rapports avec les hommes (1Co, 7, 15) jusqu’au jour où le Dieu de la paix qui a ressuscité Jésus d’entre les morts, rétablira toutes les choses dans leur intégrité originelle.

A propos de paix, il me plaît de partager avec vous, ce que dit le Saint Concile Vatican II : ‘‘La paix n’est pas une pure absence de guerre et elle ne se borne pas seulement à assurer l’équilibre de forces adverses ; elle ne provient pas non plus d’une domination despotique… Elle est le fruit d’un ordre inscrit dans la société humaine par son divin fondateur, et qui doit être réalisé par des hommes qui ne cessent d’aspirer à une justice plus parfaite. En effet, encore que le bien commun du genre humain soit assurément régi dans sa réalité fondamentale par la loi éternelle, dans ses exigences concrètes il est pourtant soumis à d’incessants changements avec la marche du temps : la paix n’est jamais chose acquise une fois pour toute, mais sans cesse à construire. Comme de plus la volonté humaine est fragile et qu’elle est blessée par le péché, l’avènement de la paix exige de chacun le constant contrôle de ses passions et la vigilance de l’autorité légitime.

Mais ceci est encore insuffisant. La paix dont nous parlons ne peut s’obtenir sur terre sans la sauvegarde du bien des personnes, ni sans la libre et confiante communication entre les hommes, des richesses de leur esprit et de leurs facultés créatrices. La ferme volonté de respecter les autres hommes et les autres peuples ainsi que leur dignité, la pratique assidue de la fraternité sont absolument indispensables à la construction de la paix. Ainsi la paix est-elle aussi le fruit de l’amour qui va bien au-delà de ce que la justice peut apporter.

La paix terrestre qui naît de l’amour du prochain est elle-même image et effet de la paix du Christ qui vient de Dieu le Père. Car le Fils incarné en personne, prince de la paix, a réconcilié tous les hommes avec Dieu par sa croix, rétablissant l’unité de tous en un seul peuple et un seul corps. Il a tué la haine dans sa propre chair et, après le triomphe de sa résurrection, il a répandu l’Esprit de charité dans le cœur des hommes.’’

 

II-        AMOUR ET VÉRITÉ SE RENCONTRENT  

 

L’ennemi de l’amour, c’est le manque de vérité et elles sont nombreuses, les personnes qui en ont fait l’amère expérience, tant sur le plan affectif, social ou même professionnel. Ainsi, des relations qui semblaient bien embarquées, s’achèvent en situations délétères. Il y a comme un fossé qui s’est creusé et parfois difficilement, l’on peut recoudre le tissu brisé ! Le bel élan qui avait été amorcé se vide de toute sa force dynamique, justement parce qu’amour et vérité ont fini par prendre des chemins différents !

 Au regard de tout ce qui précède, les propos du Pape émérite Benoît XVI, dans sa Lettre Encyclique Caritas in veritate méritent notre attention quand il affirme que ‘‘l’amour dans la vérité, dont Jésus s’est fait le témoin dans sa vie terrestre et surtout par sa mort et sa résurrection, est la force dynamique essentielle du vrai développement de chaque personne et de l’humanité tout entière. L’amour… est une force extraordinaire qui pousse les personnes à s’engager avec courage et générosité dans le domaine de la justice et de la paix. C’est une force qui a son origine en Dieu, Amour éternel et Vérité absolue… Défendre la vérité, la proposer avec humilité et conviction et en témoigner dans la vie sont par conséquent des formes exigeantes et irremplaçables de la charité.

De là, découle la nécessité de conjuguer l’amour avec la vérité non seulement selon la direction indiquée par saint Paul : celle de la « veritas in caritate » (Ep 4, 15), mais aussi, dans celle inverse et complémentaire, de la « caritas in veritate ». La vérité doit être cherchée, découverte et exprimée dans l’« économie » de l’amour, mais l’amour à son tour doit être compris, vérifié et pratiqué à la lumière de la vérité. Nous aurons ainsi non seulement rendu service à l’amour, illuminé par la vérité, mais nous aurons aussi contribué à rendre crédible la vérité en en montrant le pouvoir d’authentification et de persuasion dans le concret de la vie sociale. Ce qui, aujourd’hui, n’est pas rien compte tenu du contexte social et culturel présent qui relativise la vérité, s’en désintéresse souvent ou s’y montre réticent. Benoît XVI, Lettre Encyclique Caritas in veritate n° 1-2

        Il est bon de remarquer que l’amour et la vérité ne se rejoignent pas toujours si facilement. Dans sa bienveillance, le premier, pousse, bien des fois, à sous-estimer, voire à ignorer les divergences, les obstacles, les réalités déplaisantes, les réticences et même les résistances. La seconde jette au contraire sur tout, une lumière sans complaisance. Sa rigueur fait condamner ce qui s’avère erroné. La croyance tend à subordonner l’amour à la vérité, parce que seule la vérité lui paraît digne d’être aimée et seuls sont déclarés aimables ceux qui la reconnaissent. Mais la foi chrétienne ne peut pas ou ne devrait pas accepter cette sujétion, et c’est bien ce que rappelle le Pape François sa Lettre Encyclique Fratelli tutti, sur la fraternité et l’amitié sociale.

Certes, l’amour qui occulte la vérité s’égare en jouissance possessive ou devient faiblesse. Mais sans l’amour, la puissance de la vérité ne sert plus qu’à justifier l’oppression et la violence. La raison en est simple : c’est que « la grande vérité », « la source ultime » de tout ce qui existe, c’est « la vie intime de Dieu », à savoir l’amour qui unit le Père, le Fils et l’Esprit Saint. Ce même amour est la vérité de l’homme, créé par Dieu « à son image et à sa ressemblance », et fait sa dignité. Le drame est que, si cette vérité est irrécusable et si l’homme, quoi qu’il fasse ou ne fasse pas, ne peut pas perdre la dignité qu’elle lui confère, nul ne peut prétendre se l’approprier entièrement. La vérité ne dispense pas d’aimer l’autre tel qu’il est et que Dieu l’aime. Elle va jusqu’à en faire un devoir.

III-     JUSTICE ET PAIX S’EMBRASSENT

 

Comme nous avons dit plus haut, le psaume qui inspire notre marche commune en cette nouvelle année pastorale, est pour ainsi dire, le chant annonciateur d’un monde nouveau, une véritable ode à l’espérance et que seul un regard nouveau vers Dieu, dans la relation que nous entretenons avec lui et avec les autres nos frères, peut garantir un pacte social qui prend en compte le développement intégral de l’homme. L'égalité, les inégalités, la justice sociale sont à l'origine d'interrogations, de constats et d'exigences qui s'inscrivent dans une longue tradition de pensée.

 

Mais pouvons-nous raisonnablement parler de justice et faire abstraction de la liberté, car de l'usage de la liberté naissent les plus grands maux comme les plus grands biens. Sans doute, il est au pouvoir de l'homme d'obéir à la raison, de pratiquer le bien moral, de marcher droit à sa fin suprême ; mais il peut aussi suivre toute autre direction, et, en poursuivant des fantômes de biens trompeurs, renverser l'ordre légitime et courir à une perte volontaire. Ainsi naissent les injustices qu’il faut corriger par le canal de la loi.

 

Si donc, la loi est nécessaire à l'homme, c'est dans son arbitre lui-même, c'est-à-dire dans le besoin qu'il a de ne pas se mettre en désaccord avec la droite raison, qu'il faut en chercher, comme dans sa racine, la cause première. Et rien ne saurait être dit ou imaginé de plus absurde et de plus contraire au bon sens que cette assertion : L'homme, étant libre par nature, doit être exempté de toute loi ; car, s'il en était ainsi, il s'en suivrait qu'il est nécessaire pour la liberté de ne pas s'accorder avec la raison, quand c'est tout le contraire qui est vrai, à savoir, que l'homme doit être soumis à la loi, précisément parce qu'il est libre par nature. Ainsi donc, c'est la loi qui guide l'homme dans ses actions et c'est elle aussi qui, par la sanction des récompenses et des peines, l'attire à bien faire et le détourne du péché.

 

Mais comme nous l’avons déjà signifié, la justice coercitive ne doit d’ailleurs pas non plus se transformer en oppression des coupables. La justice n’est pas une vengeance mais rétablissement du droit : il faut de la pudeur, de la retenue dans la manifestation de la satisfaction, car toute condamnation est tragique et si la justice déshumanise, elle est sans amour ! Finalement, humaniser la justice, c’est offrir à nos communautés, nos sociétés, d’emprunter avec plus de sérénité le chemin de la paix.

Ici, la paix au sens où nous l’entendons désigne bien plus qu’une attitude ou une manière d’être propice à l’harmonie sociale. La paix au sens biblique est un don divin qui va bien au-delà de l'absence de guerre et est considéré comme une conséquence immédiate de la justice parmi les hommes : ‘‘le fruit de la justice sera la paix, et l'effet de la justice, repos et sécurité à jamais’’ Is 32,17. Un peu plus haut, le prophète Isaïe présente la paix comme un attribut, mieux comme un nom du Messie attendu : ‘‘car un enfant nous est né, un fils nous a été donné, il a reçu le pouvoir sur ses épaules et on lui a donné ce nom: Conseiller-merveilleux, Dieu-fort, Père- éternel, Prince-de la paix’’ Is 9,5.

 

La paix ainsi définie, va bien au-delà de l’absence de guerre et trouve sa place à l’intérieur de l’homme, comme lieu de l’élévation vers Dieu, la source de la Paix. Il convient de ne point se méprendre sur la signification de ce mot paix en lui donnant des connotations indolentes et hybrides qui la dévalue. Le Pape Paul VI dans son message du 1er Janvier 1968 instaurant une journée mondiale de la paix ne disait rien d’autre en écrivant : ‘‘le mot paix ne signifie pas pacifisme, il ne cache pas une conception lâche et paresseuse de la vie ; il proclame au contraire les plus hautes et universelles valeurs de la vie : la vérité, la justice, la liberté, l'amour. Et c'est pour la défense de ces valeurs que Nous les plaçons sous l'étendard de la paix et que Nous invitons hommes et nations à élever, à l'aube de l'année nouvelle, cet étendard qui doit guider le navire de la civilisation, à travers les inévitables tempêtes de l'histoire, au port de ses plus hautes destinées.’’ Message De Sa Sainteté Paul VI pour la célébration d'une journée de la paix, 1er Janvier 1968.

 

La paix dont il s’agit ici revêt une triple dimension. L’harmonie avec Dieu, l’harmonie avec soi-même et l’harmonie avec l’autre. Si très souvent l’homme dit religieux dans son rapport sincère à Dieu goûte de temps à autre à cette paix, celle-ci est très souvent remise en cause par des contingences historiques qui prennent tour à tour les figures de l’injustice, de l’égoïsme, de l’autoritarisme d’état qui a vite fait de réduire les citoyens à de serviles suiveurs. L’Église de son côté croit profondément en la paix en ce sens qu’elle s’identifie au Christ. Elle n’aura de cesse à la proclamer et à la témoigner, à s’en faire missionnaire itinérante car seule la paix sincère et non celle des compromissions et des calculs politiques mesquins garantit le développement intégral au profit de l’homme.

 

Vous aurez bien compris que si justice et paix s’embrassent, c’est justement parce qu’en amont, amour et vérité se sont rencontrés. Et cela n’est pas un rêve et si rêve il devrait y avoir, reprenons à notre compte, les propos du Pape François : ‘‘ je forme le vœu qu’en cette époque que nous traversons, en reconnaissant la dignité de chaque personne humaine, nous puissions tous ensemble faire renaître un désir universel d’humanité. Tous ensemble : « Voici un très beau secret pour rêver et faire de notre vie une belle aventure. Personne ne peut affronter la vie de manière isolée. […] Nous avons besoin d’une communauté qui nous soutient, qui nous aide et dans laquelle nous nous aidons mutuellement à regarder de l’avant. Comme c’est important de rêver ensemble ! […] Seul, on risque d’avoir des mirages par lesquels tu vois ce qu’il n’y a pas ; les rêves se construisent ensemble ». Rêvons en tant qu’une seule et même humanité, comme des voyageurs partageant la même chair humaine, comme des enfants de cette même terre qui nous abrite tous, chacun avec la richesse de sa foi ou de ses convictions, chacun avec sa propre voix, tous frères.’’ Fraterli Tutii n° 8

 

Ce très beau secret pour rêver et faire de notre vie une belle aventure nous fait comprendre que ‘‘de nos jours, alors que les réseaux et les instruments de la communication humaine ont atteint un niveau de développement inédit, nous ressentons la nécessité de découvrir et de transmettre la “mystique” de vivre ensemble, de se mélanger, de se rencontrer, de se prendre dans les bras, de se soutenir, de participer à cette marée un peu chaotique qui peut se transformer en une véritable expérience de fraternité, en une caravane solidaire, en un saint pèlerinage. Ainsi, les plus grandes possibilités de communication se transformeront en plus grandes possibilités de rencontre et de solidarité entre tous. Si nous pouvions suivre ce chemin, ce serait une très bonne chose, très régénératrice, très libératrice, très génératrice d’espérance ! Sortir de soi-même pour s’unir aux autres fait du bien. S’enfermer sur soi-même signifie goûter au venin amer de l’immanence, et en tout choix égoïste que nous faisons, l’humanité aura le dessous.’’ Evangelii Gaudium n° 87

Ce rêve ensemble, cette “mystique” de vivre ensemble, de se mélanger, de se rencontrer, de se prendre dans les bras, de se soutenir, de participer à cette marée un peu chaotique qui peut se transformer en une véritable expérience de fraternité, en une caravane solidaire, en un saint pèlerinage c’est celui à partir duquel je voudrais cette année encore vous faire ces appels.

APPELS

 

1- A mes frères prêtres

 

Le Directoire pour le ministère et la vie des prêtres affirme ceci : ‘‘le sacrement de l'Ordre rend le prêtre participant non seulement au mystère du Christ Prêtre, MaîtreTête et Pasteur, mais aussi, d'une certaine manière, à celui du Christ Serviteur et Époux de l'Église. Elle est Son Corps, et il l'a aimée et il l'aime au point de se donner lui-même pour elle (cf. Eph 5, 25) ; il la régénère et la purifie continuellement par la Parole et par les sacrements (cf. Eph 5, 26) ; il se sacrifie pour la rendre toujours plus belle (cf. Eph 5, 27) et enfin, il la nourrit et l'entoure de soins (cf. Eph 5, 29).

 

Puisque notre vocation nous configure au Christ et nous place ainsi dans la situation de ceux qui sont les premiers de cordée dans notre marche commune, je ne cesserai jamais de dire combien je compte sur vous, combien l’Église compte sur vous ainsi que votre générosité pastorale. Vivre pour faire vivre ! Croire soi-même pour aider les autres à croire ! Ne pas perdre confiance, pour impulser l’espérance ! Voici ce que j’attends de vous, voici ce que votre Église attend de vous en cette année pastorale.  

 

Vivre pour faire vivre, c’est croire que le thème de notre année pastorale nous concerne nous-mêmes en premier et que nous devons nous donner les moyens de ne pas être disqualifiés quand viendra l’heure du bilan. Comment en effet parler d’amour, de vérité, de justice et de paix, sans en vivre nous-mêmes ? En le disant, je vous invite à ne jamais oublier que la meilleure des prédications, c’est celle de notre vécu au quotidien ! Vivre soi-même du thème de notre année pastorale, c’est se donner les moyens d’une intimité plus profonde avec la Parole de Dieu !

 

Devrais-je faire remarquer que certains parmi nous, une fois cette messe achevée, ne prennent même plus le temps de lire ou de relire le texte de la rentrée pastorale ne serait-ce que pour revenir aux dispositions générales qui y sont contenues ? Combien parmi nous prendront sur eux, personnellement ou en équipe pastorale, pour se donner le temps pour une récollection en vue de laisser le Christ guider l’action qui doit être la leur ? Non, nous ne pouvons plus nous contenter d’être comme des distributeurs qui en fait n’ont rien à proposer de profond à leurs frères et sœurs ? Je vous exhorte vivement à tout mettre en œuvre pour vivre de façon efficiente le thème de notre année pastorale afin d’en faire vivre vos frères et sœurs !

Croire soi-même pour aider les autres à croire ! Imaginons des prêtres qui ne croient pas eux-mêmes en ce qu’ils disent ! Quel drame ce serait ! En le disant, je fais ici allusion à la qualité de nos célébrations eucharistiques et aux soins que nous mettons à les préparer ! Comme pour l’année dernière, je vous invite avec insistance à prêcher pour vous-mêmes avant tout, car il y va de la crédibilité de notre presbyterium et de l’annonce de la Parole dont nous sommes les intendants. J’insiste pour dire encore une fois que j’accueillerai avec bienveillance toutes les initiatives pastorales qui viseraient un meilleur vécu de ce thème. Je vous exhorte à être pour vos fidèles, les premiers à vivre de ce thème. Trop de reproches nous sont faits quant à notre ponctualité, à notre façon d’accueillir nos fidèles, à nos célébrations qui sont tout sauf priantes et recueillies !

Cette année encore, je vous adresse le même cri de cœur : nos fidèles ont de plus en plus soif de Dieu et attendent de nous une action, une parole, qui leur permettent de rencontrer leur Seigneur et Maître Jésus-Christ ! C’est à nous de montrer ce chemin. Vous veillerez à faire en sorte que l’hymne retenue pour soutenir notre année pastorale soit connue de tous : chorales et fidèles et que cet hymne soit exécuté régulièrement lors de nos célébrations eucharistiques.

 

Enfin, ne pas perdre confiance, pour impulser l’espérance ! Une tâche qui semble apparemment difficilement surmontable et pourtant ! L’espérance, c’est ce sentiment qui fait entrevoir comme probable la réalisation de ce que l’on désire mais elle est aussi cette vertu chrétienne par laquelle nous attendons de Dieu, avec confiance, sa grâce en ce monde et la vie éternelle après notre mort ! Saint Paul ira même jusqu’à dire que l’espérance ne déçoit pas ! (Rm 5,5) Soyons donc porteurs de cette espérance que Jésus est venu nous communiquer en mettant tout en œuvre en cette année pour que véritablement, amour et vérité se rencontrent et que Justice et paix s’embrassent. Oui, cela est possible, si nous savons faire confiance à Jésus qui ne peut ni se tromper, ni nous tromper.

Pour cette année donc, je vous engage à vous impliquer personnellement dans l’enseignement de la catéchèse afin de mieux faire connaître Jésus pour s’ouvrir au monde. Cela vous permettra d’insuffler à nos frères et sœurs, une nouvelle conscience à la paix au respect des valeurs et de la personne ainsi qu’à l’accueil des différences ! Les mouvements, groupes et associations de même que les CEB seront de bons cadres d’exercice de cette éducation à la conscience de paix en formant leurs membres à la prophétie de la fraternité universelle ainsi qu’à la mystique du vivre ensemble.

 

2- Aux religieux, religieuses et aux communautés nouvelles

 

Cette année, j’ai particulièrement envie de confier à vos prières, notre marche commune pour qu’effectivement, amour et vérité se rencontrent et que Justice et paix s’embrassent ! Vous voici ainsi comme plongés au cœur de l’action pastorale pour cette année, non pas pour vous-mêmes, mais bien pour la gloire de Dieu à qui vous avez décidé de consacrer vos vies. Je voudrais vous rappeler les propos du Pape François, à l’occasion de la journée mondiale de la vie consacrée. Je le cite : ‘‘à travers une multiplicité d’initiatives qui seront mises en … dans le monde entier, votre témoignage de vie lumineux sera comme une lampe placée sur un candélabre pour donner lumière et chaleur à tout le peuple de Dieu.

Je vous renouvelle donc l’invitation pressante que j’ai adressée il y a un an aux supérieurs généraux : réveillez le monde, éclairez-le de votre témoignage prophétique et à contre-courant ! Comment pourrez-vous mettre en œuvre cette invitation, non seulement en cette Année spéciale dédié à vous, mais toujours ? Je vous indique trois paroles programmatiques. En étant joyeux ! Montrez à tous que suivre le Christ et mettre en pratique son Évangile remplit votre cœur de bonheur. Contaminez par cette joie ceux qui vous approchent, et alors tant de personnes vous en demanderont la raison, et elles ressentiront le désir de partager avec vous cette aventure évangélique splendide et enthousiasmante.

En étant courageux ! Qui se sent aimé du Seigneur sait qu’en Lui repose sa pleine confiance. C’est ce qu’ont fait vos fondateurs et vos fondatrices, en ouvrant des voies nouvelles de service au Royaume de Dieu. Par la force de l’Esprit Saint, qui vous accompagne, allez sur les routes du monde, et montrez la puissance innovatrice de l’Évangile qui, s’il est mis en pratique, fait aujourd’hui encore des merveilles et peut donner des réponses à toutes les interrogations de l’homme.

En étant des femmes et des hommes de communion ! Bien enracinés dans la communion personnelle avec Dieu, que vous avez choisi comme l’unique nécessaire (cf. Lc 10,42) de votre existence, soyez des constructeurs infatigables de fraternité, avant tout en mettant en pratique, entre vous la loi évangélique de l’amour mutuel, et puis avec tous, spécialement les plus pauvres. Montrez que la fraternité universelle n’est pas une utopie, mais le rêve même de Jésus pour l’humanité toute entière’’ et que Dieu féconde vos prières aux intentions de notre pays et de tous ceux qui l’habitent !

3- Aux gouvernants et à tous les acteurs de la vie politique

‘‘A la vie en société manqueraient l'ordre et la fécondité sans la présence d'hommes légitimement investis de l'autorité et qui assurent la sauvegarde des institutions et pourvoient dans une mesure suffisante au bien commun. Leur autorité, ils la tiennent tout entière de Dieu, comme l'enseigne sait Paul : ‘‘Il n'est pas d'autorité qui ne vienne de Dieu’’ (Rm. 13, 1-6) … Pour autant l'autorité n'échappe point à toute loi. Elle consiste précisément dans le pouvoir de commander selon la droite raison. Dès lors toute sa force impérative lui vient de l'ordre moral, lequel à son tour repose sur Dieu, son principe et sa fin…

Aussi bien, si le pouvoir s'appuie exclusivement ou principalement sur la menace et la crainte des sanctions pénales ou sur la promesse des récompenses, son action ne réussit aucunement à susciter la recherche du bien commun ; y parviendrait-il, ce serait d'une façon étrangère à la dignité de l'homme, être libre et raisonnable. L'autorité est avant tout une force morale. Ses détenteurs doivent donc faire appel, en premier lieu à la conscience, au devoir qui incombe à tous de servir avec empressement les intérêts communs.’’ Pacem in terris n° 46-48

Voici ce que l’Église pense de vous et de votre mission. Comment ne pas se réjouir des récentes mises en liberté de certains de nos concitoyens ainsi que du retour au pays de certains de nos frères d’exil ? C’est votre mérite d’avoir permis cela et nous vous en sommes reconnaissants. Mais force est de reconnaître qu’il y a encore à faire. Je crois humblement en m’adressant à toute la classe politique, que les temps sont vraiment parvenus à maturité pour que dans vos propos, amour et vérité se rencontrent pour le bonheur de nos concitoyens.

La mystique du de vivre ensemble, de se mélanger, de se rencontrer, de se prendre dans les bras, de se soutenir, de participer à cette marée un peu chaotique qui peut se transformer en une véritable expérience de fraternité, en une caravane solidaire, en un saint pèlerinage dont j’ai fait allusion plus haut, vous oblige à vous libérer et à libérer le peuple de Côte d’Ivoire qui est comme pris en otage. Il ne vous a pas échappé que quand amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent nécessairement ! On ne peut vouloir le développement de notre pays, le bien être de sa population sans que ces quatre points cardinaux qui orientent notre marche nationale soient notre boussole commune.

Voici que déjà, se profile à l’horizon 2025 les futures élections présidentielles ! Certains de vos frères ont commencé par se demander quelle serait la couleur cet horizon eu égard aux dernières échéances électorales ! Au nom du Seigneur, je vous en conjure, désormais, qu’amour et vérité, justice et paix soient votre leitmotiv. Cela est possible, parce que je sais qu’au plus profond de votre être, vous désirez, chacun à votre niveau, ce qu’il y a de meilleur pour notre pays, la Côte d’Ivoire ! Que Dieu Lui-même vous prenne en grâce, qu’Il vous bénisse et vous vienne en aide !

        4- Aux journalistes et hommes de médias

Les défis mondiaux auxquels nous faisons face révèlent que la diffusion d’informations fiables, vérifiées et accessibles à toutes et à tous est essentielle pour sauver des vies et construire des sociétés fortes et résilientes. Dans les temps de crises tout comme en temps de paix, les journalistes et les professionnels des médias que vous êtes avez pour vocation de nous aider à nous orienter dans le tourbillon d’informations qui peuvent nous submerger, en dévoilant les inexactitudes et les contrevérités pernicieuses. Un journalisme libre et indépendant est notre meilleur allié dans la lutte contre les informations fausses et trompeuses.

 

Dans les pays comme les nôtres où le titre d’un article de journal vaut plus que son contenu pour nombre de nos concitoyens, où les réseaux sociaux sont devenus une mode incontrôlable, je ne cesserai de dire la place et le rôle prépondérant qui est le vôtre : informer, éduquer, divertir ! Il n’y a pas que l’appât du gain qui doit vous guider. Si le pays va mal, c’est nous trous qui en paierons le prix, et quel prix ! Vous aussi, je vous exhorte dès à présent, et sans vouloir jouer les prophètes de malheur, à désarmer vos plumes !

Encore une fois, je vous invite à méditer les paroles du Pape François : ‘‘que de mal les paroles ne font-elles pas lorsqu’elles sont animées par des sentiments de jalousie ou d’envie ! Mal parler du frère en son absence, c’est le mettre sous un faux jour, c’est compromettre sa réputation et l’abandonner aux ragots. Ne pas juger et ne pas condamner signifie, de façon positive, savoir accueillir ce qu’il y a de bon en toute personne et ne pas permettre qu’elle ait à souffrir de notre jugement partiel et de notre prétention à tout savoir.’’

Vous aussi, faites en sorte que par vos écrits et publications, notre vivre-ensemble soit marqué par le sceau de l’amour, de la vérité, de la justice et de la paix. Les générations actuelles et futures vous en sauront gré. Désormais, vivez votre profession comme un sacerdoce au service de vos frères et sœurs et particulièrement, de ceux qui n’ont pas toujours la chance de pouvoir discerner ce qui est info ou intox dans vos écrits.

5- Aux Forces de défense et de sécurité

Je voudrais reprendre en partie pour vous, les mots forts du Saint Pape Jean II, propos tenus lors du XXV pèlerinage militaire international de Lourdes, le 16 mai 1983. Je le cite : Vous êtes des soldats sur lesquels compte votre pays pour assurer, en toutes circonstances, son droit à vivre libre, dans la tranquillité et la dignité, selon la culture dont il est légitimement fier… Mais votre désir n’est-il pas aussi que tous les pays que vous représentez vivent dans la concorde, loin de la guerre, et que la paix s’étende aux régions qui connaissent aujourd’hui des affrontements, des oppressions, avec leur cortège de morts et de destructions ?

Or, la paix se prépare ou se consolide d’abord dans les mentalités, lorsque les peuples font un effort pour se comprendre, dialoguer, s’estimer, s’accueillir différents, écouter les problèmes réels des autres, chercher avec eux une plus grande justice, coopérer à ce qui fait progresser les hommes et en particulier permet aux plus démunis de vaincre la faim, les misères de toute sorte, l’oppression, le découragement. Oui, la paix est un don de Dieu confié aux hommes, à vous-mêmes ; et chacun est invité à se demander : suis-je un artisan de cette paix dans mes rencontres avec les étrangers, et d’abord au milieu de mes camarades de caserne, dans ma famille, mon village, mon quartier, ma cité ? …

Puisiez-vous comprendre, chers jeunes, que, pour bâtir un monde de paix, pour rayonner la paix dans votre foyer et dans tous les cercles où vous êtes appelés à vivre, il faut d’abord avoir cette paix en soi. Il faut que chacun se réconcilie avec sa conscience, ou plutôt avec Dieu qui éclaire la conscience sur la vérité et le bien. Il est toujours proche de l’homme qui le prie humblement et cherche à accomplir la justice. Car l’obstacle à l’harmonie, au bonheur, à la sécurité, à la justice, à l’amour, en un mot à la paix, se trouve dans le cœur de l’homme, dans le péché.

Seul Dieu purifié du péché, pardonne et libère des passions égoïstes, impures et agressives, infuse son Esprit d’amour en nous faisant participer à l’Amour même qui unit les Personnes divines dans la sainte Trinité. Il a fallu pour cela que le Christ offre sa vie sur la croix et ressuscite à une Vie nouvelle. Dans les sacrements de pénitence et d’eucharistie, il sera pour chacun de vous, si vous le voulez, une source vive.’’

Il est encore possible d’œuvrer à pacifier vos adversaires ou ceux que vous considérez comme tel, et j’invite vos aumôniers à travailler avec vous dans ce sens ! La perte d’un être cher est un grand déchirement et lorsque les crises éclatent, vos familles souffrent de vous voir au front. On dit souvent que celui qui veut la paix, prépare la guerre ! Et à préparer la guerre, elle finit par arriver ! Désormais, parce que vous voulez la paix, préparer la paix car derrière tout homme profile l’image de Dieu ! Il est donc possible que dans vos rangs, amour et vérité se rencontrent et que justice et paix s’embrassent ! Je vous engage à cela.

 

        6- Aux jeunes

On peut lire dans l’Exhortation Apostolique post-synodale ‘‘Ecclesia in Africa’’ ces paroles qui, à mon sens devraient fouetter votre orgueil en tant que espoirs de demain pour nos nations. Je cite : ‘‘une situation commune est, sans aucun doute, le fait que l'Afrique est saturée de problèmes : dans presque toutes nos nations, il y a une misère épouvantable, une mauvaise administration des rares ressources disponibles, une instabilité politique et une désorientation sociale. Le résultat est sous nos yeux : misère, guerres, désespoir.

Dans un monde contrôlé par les nations riches et puissantes, l'Afrique est pratiquement devenue un appendice sans importance, souvent oublié et négligé par tous … L'Afrique est un continent où d'innombrables êtres humains — hommes et femmes, enfants et jeunes — sont étendus, en quelque sorte, sur le bord de la route, malades, blessés, impotents, marginalisés et abandonnés. Ils ont un extrême besoin de bons Samaritains qui leur viennent en aide.’’

        Chers jeunes, bien chers fils,

Les défis qui sont les nôtres en matière de développement sont trop nombreux et ne sauraient souffrir que ceux qui constituent la relève de nos états partent en rangs dispersés et handicapés par un manque de discernement aux vu des signes des temps dans lesquels nous sommes. Beaucoup de vos amis, pour fuir les difficultés de nos états sous-développés, risquent chaque jour leurs vies sur les chemins de l’immigration clandestine à la recherche d’un mieux-être. Si l’on peut comprendre leur désir profond, on ne se résigner à faire la comptabilité macabre des morts parmi eux ! Cela devrait vous interpeller ! Que voulez-vous faire de votre vie demain ? N’est-il pas temps que vous preniez un peu plus aux sérieux votre vie ?

Je vous invite à ne pas vous résigner à voir notre pays et ses habitants être considérés comme des malades, des blessés, des impotents, des marginalisés et finalement comme des abandonnés sur le bord de la route, attendant d’hypothétiques bons Samaritains qui leur viennent en aide. Soyez pour vous-mêmes les bons samaritains par le sérieux avec lequel vous vivez vos engagements, ces engagements connus de tous.

Vos aumôniers m’ont fait l’agréable surprise de me présenter les sillons des états généraux de la Pastorale des jeunes. J’y ai aussitôt adhéré parce que j’en attends de bons fruits qui seront pour vous comme un vade-mecum avec un programme d’actions concrètes en direction des jeunes et qui prenne en compte le thème de notre année pastorale. J’ai confiance en vous parce que vous avez su me démontrer que quand vous voulez, vous pouvez ! Je vous assure mes prières ferventes pour chacun de vous, en ce début d’année scolaire et académique !

N’oubliez jamais que la paix se construit dans le don de soi, un don généreux marqué par les mots d’amour, de vérité, de justice et de paix ! Ce pays nôtre, c’est vous en serez les futurs dirigeants ! Quel pays voulez-vous avoir en héritage ? Vous aussi, je vous invite à rêver pour faire de vos vies, une belle aventure !

 

CONCLUSION

 

‘‘Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent ; la vérité germera de la terre et du ciel se penchera la justice. Le Seigneur donnera ses bienfaits, et notre terre donnera son fruit. La justice marchera devant lui, et ses pas traceront le chemin.’’ Ps 84, 11-14.

Finalement, nous voyons dans ce psaume que la terre répond au Ciel et le Ciel à la terre : Dieu et l’homme sont tournés l’un vers l’autre. La grâce et la liberté sont nécessaires dans chacune de nos actions : la grâce sans la réponse de l’homme reste stérile ; l’effort de l’homme sans l’aide de la grâce est voué à l’échec ! Comme le peuple d’Israël hier se souvenait des bienfaits du passé pour s’assurer que Dieu ne l’abandonnait pas, nous aussi, dans l’épreuve, faisons mémoire des grâces qui ont jalonné notre vie et reconnaissons que Dieu ne nous a jamais abandonné.

Il me plaît de citer les grandes lignes du psaume 84 : ‘‘ Tu as aimé, Seigneur, cette terre, tu as fait revenir les déportés de Jacob ; tu as ôté le péché de ton peuple, tu as couvert toute sa faute ; tu as mis fin à toutes tes colères, tu es revenu de ta grande fureur. Fais-nous revenir, Dieu, notre salut, oublie ton ressentiment contre nous… N'est-ce pas toi qui reviendras nous faire vivre et qui seras la joie de ton peuple ? Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut… Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s'embrassent ; la vérité germera de la terre et du ciel se penchera la justice. Le Seigneur donnera ses bienfaits, et notre terre donnera son fruit. La justice marchera devant lui, et ses pas traceront le chemin.’’

Qu’il en soit ainsi pour notre pays et pour tous ceux qui l’habitent. Sur ces paroles, je souhaite à tous une bonne rentrée pastorale et vous confie tous ainsi que notre pays, à l’intercession bienveillante de la Vierge Marie, en ce mois qui lui ai dédié ! Qu’à leur intercession, notre vivre-ensemble soit amour et vérité, justice et paix pour la gloire de Dieu et pour une Côte d’Ivoire où il fait vraiment bon vivre !

 

+ Jean Pierre Cardinal KUTWÃ Archevêque Métropolitain d’Abidjan

  



[1] P. Beauchamp, « La prière à l'école des Psaumes », Etudes T.394 (2001/6) 794-805.

[2]          Jean Paul II P.p., « Psaume 84. Notre, salut est proche », Audience générale du Mercredi 25 septembre 2002.