ADRESSE DE MONSEIGNEUR JEAN PIERRE KUTWÃ ARCHEVEQUE D’ABIDJAN POUR LA CREATION D’UN CLIMAT APAISE

Chers frères, chères sœurs,

Dans quelques jours nous serons appelés à choisir celui qui sera le Président de la République de notre Nation. Moi votre évêque, citoyen comme vous, conscient de la situation de notre pays et de ses problèmes tant spirituels que moraux, j’ai décidé de m’adresser à vous durant tout ce mois d’octobre.

Il y a deux dimanches, je soulignais pour chacun des citoyens de ce pays, la gravité du devoir et du droit de voter. Le dimanche dernier, je vous interpellais sur la conduite à tenir devant les mots d’ordre de vos partis. Aujourd’hui que la campagne électorale est officiellement ouverte, je voudrais vous inviter à mettre tout en œuvre pour que ces élections se déroulent dans un climat apaisé.


Les élections passées, avec tout leur lot de violence, devraient constituer pour nous aujourd’hui une expérience, une leçon dont il importe de tenir compte. Nombreuses sont les causes profondes de tous ces maux. Mais il nous semble que la plus grave est la notion fausse que nos populations ont de la fonction politique. Une certaine opinion politique et les moyens de communication sociale ont souvent donné de l’homme politique un profil erroné, et de sa carrière, une image superficielle et dangereuse.
La politique en effet, est présentée trop souvent comme une lutte qu’on entreprend pour obtenir, à n’importe quel prix, une place honorable, source d’avantages considérables. Dans une telle perspective, bien sûr, tous les moyens sont bons pour arriver à ses fins. Toutes choses qui peuvent conduire à des actes répréhensibles.


Chers frères, chères sœurs,
Rejetez la violence comme mode d’expression. Si la campagne en vue des élections est légitime, elle ne doit en aucun cas aboutir à des actes de vandalisme. Nous constatons de jours en jours des propos d’une agressivité croissante par presse interposée. Cela ne peut qu’entretenir un climat de tension et de violence dont nous nous devons de faire l’économie.


Chers amis de la presse,
Je voudrais à ce sujet, rappeler à vos mémoires, l’adresse faite par la Conférence Episcopale de Côte d’Ivoire aux hommes et femmes de médias dans son document le chrétien face à la politique du 13 juin 1999. « Le monde moderne dans lequel nous sommes est un monde de communication. Votre rôle, vous le savez, est d’informer, de former, d’éduquer et de distraire, d’une manière saine et responsable. Vous êtes des guides et des éveilleurs de conscience pour la population. Nous saisissons l’occasion pour féliciter ceux qui avec courage s’efforcent d’informer avec objectivité, vérité et respect des personnes.


Voilà pourquoi la population vous fait confiance et prend au sérieux ce que vous faites. Au nom de l’esprit civique, pour l’amour de votre métier et pour l’honneur de notre pays, nous vous exhortons à éviter le « journalisme alimentaire », le journalisme de délation ou de règlement de compte, et à ne pas étaler l’intimité des citoyens à travers vos écrits et vos production audio-visuelles. Le rôle principal du journaliste est de rapporter les faits avec objectivité pour permettre d’éclairer les débats. C’est cette tâche noble que nous vous invitons à assumer avec honneur, esprit civique et patriotisme équilibré. »
Si nous voulons rebâtir notre pays, nous devons reconnaitre que nous avons de sérieuses précautions à prendre dès maintenant. Aujourd’hui plus que jamais, nous devons redoubler de vigilance pour refuser de verser dans les excès de langage. Il ya des règles d’équité et de bon sens humain à observer pour éviter les bavures et les dérapages, sources d’injustices qu’on ne peut pas toujours réparer.


Frères et sœurs,
La vigilance doit être de mise aujourd’hui plus que jamais. Lorsque l’on écoute les informations, d’où qu’elles viennent, rarement, elles sont neutres. Les périodes d’élection sont fertiles en rumeurs, en interprétations tendancieuses et des paroles et des gestes. Il est difficile de faire émerger la vérité de ces tentatives d’intoxication et de manifestation. Et pourtant seule la vérité libère l’homme et le grandit. Le mensonge érigé en système de conquête de pouvoir rend au contraire l’homme vulnérable. Tous, nous devons cultiver en nous et autour de nous, modestement et avec persévérance par la parole et dans le vécu quotidien une ambiance d’estime réciproque et de solidarité entre amis et adversaires politiques. Voilà, ce que veut dire « être artisan de Paix ». Chacun se doit de l’être en cette période électorale. On ne le répétera jamais assez, c’est un seul candidat qui remportera ces élections.


Chers amis des différents partis politiques,
Je vous invite donc à respecter vos adversaires et à mettre les intérêts de la nation au dessus des visées purement partisanes. La campagne électorale ne saurait être la guerre, ni le lieu de poser des actes malheureux qui feront basculer le pays dans la violence. Nous sommes tous embarqués dans le même navire et personne n’a intérêt à ce que le navire Ivoire s’abîme de nouveau dans les eaux redoutables de la violence.
Je voudrais ici rappeler et reconnaître les efforts de rapprochement que les Forces de Défense et de Sécurité (FDS) et les Forces armées des Forces Nouvelles (FAFN) ont consentis et qui ont abouti à la création du centre de commandement intégré (CCI). Tout en vous félicitant chers frères je voudrais vous rappeler le devoir premier de l’armée qui est de défendre le pays et de protéger la population. Je vous recommande au nom de Dieu de vous tenir scrupuleusement à cette mission, avant, pendant et après les élections. Refusez de vous impliquer dans toute tentative de déstabilisation du pays.


Notre civisme doit nous mobiliser à construire ensemble ce pays dans la paix et la concorde. Les rafales, les violences, les casses, les actes incendiaires ne résolvent rien mais au contraire créent de nombreux problèmes. On ne détruit pas ce que l’on aime pour assouvir son égoïsme. Si vraiment nous aimons la Côte d’Ivoire, notre beau pays, si nous sommes réellement conscients que le destin de notre nation est dans nos mains à tous, alors frères et sœurs ivoiriens, ne sacrifions pas l’avenir lumineux de notre patrie sur l’autel de nos ambitions personnelles partisanes.


La Côte d’Ivoire n’appartient en propre à personne. Elle appartient à tous ceux qui veulent la construire dans la justice, dans la tolérance, dans la patience, dans la sérénité, dans paix, dans l’amour et la prospérité. Certes, chaque parti politique lutte pour la prise et l’exercice du pouvoir. Cela est légitime. Mais cette lutte doit être juste et pacifique :
- Juste c’est-à-dire qu’elle doit être conforme aux règles du véritable jeu démocratique.
- Pacifique c’est-à-dire sans violence institutionnelle, verbale et physique ; bref une lutte qui s’inspire finalement de la règle d’or de l’Ecriture : « ce que tu n’aimes pas, ne le fais à personne » (Mt 7, 12 ; Lc 6, 31)


Mettez le pays à l’abri de tout désordre social. Vous consoliderez ainsi sa place dans le concert des nations modernes et démocratiques. Les générations futures vous en sauront gré d’avoir su préserver notre pays. Vous le savez bien : il ya plusieurs manières de rentrer dans l’histoire d’un pays.
Que Dieu éclaire et protège tous les habitants de ce pays, qu’Il nous donne la sérénité du cœur et nous accorde sa paix.


+ Jean Pierre KUTWÃ
Archevêque d’Abidjan

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