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LA SOLENNITÉ DE TOUS LES SAINTS Origine biblique, patristique et historique, et signification

Par P. Hippolyte AGNIGORI

Introduction

Chaque année, le 1er novembre, l'Église catholique célèbre en une seule fête « tous les saints ». Ce jour-là, les fidèles se pressent dans les églises, puis, le lendemain, dans les cimetières, si bien que dans l'esprit de beaucoup la Toussaint se confond avec la commémoration des défunts. Pourtant, la solennité de tous les saints n'est pas d'abord une fête des morts : c'est une fête de la vie, celle de la multitude des rachetés qui contemplent déjà la face de Dieu.

 

Parler des saints a toujours été un risque devant certaines communautés chrétiennes qui refusent d'attribuer le terme « saints » à de simples humains, ou qui soupçonnent dans leur culte une forme d'idolâtrie. D'autres, à l'inverse, réduisent la fête à une tradition populaire, voire l'assimilent à des fêtes païennes de l'automne. Face à ces lectures, il convient d'interroger les sources pour comprendre ce qui a prévalu depuis les premières communautés chrétiennes.

Trois questions guideront notre démarche. D'où vient, dans la Révélation, l'idée même de sainteté et de communion avec ceux qui nous ont précédés ? Comment l'Église des premiers siècles en est-elle venue à honorer ses martyrs ? Et par quelles étapes historiques une fête romaine en l'honneur de « Marie et de tous les martyrs » est-elle devenue la solennité universelle du 1er novembre ? Nous parcourrons donc successivement les fondements bibliques (I), le témoignage des Pères et de l'Église ancienne (II), l'histoire de la fête (III), la naissance de la procédure de canonisation (IV), avant d'en dégager la signification théologique et spirituelle (V).

I-                Les fondements bibliques : « Soyez saints, car je suis saint »

1-     Dieu seul est saint

Dans la Bible, la sainteté est d'abord un attribut de Dieu. Elle désigne ce qui le distingue radicalement de toute créature : sa transcendance, sa pureté, sa gloire. Le prophète Isaïe, au jour de sa vocation, entend les séraphins proclamer : « Saint ! Saint ! Saint, le Seigneur de l'univers ! Toute la terre est remplie de sa gloire[1]. » La triple répétition exprime le superlatif : Dieu est le Saint par excellence, le « trois fois Saint ».

Si l'homme peut être dit saint, ce n'est donc jamais par lui-même, mais par participation à la sainteté de Dieu. Dès l'Ancien Testament, cette participation est offerte au peuple de l'Alliance : « Soyez saints, car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint[2]. » La sainteté du peuple n'est pas une conquête humaine ; elle est la réponse à l'appel du Dieu saint qui l'a choisi.

Le livre de Daniel ouvre déjà une perspective eschatologique. Au terme de l'histoire, après la chute des empires, « ce sont les saints du Très-Haut qui recevront la royauté et la posséderont pour toute l'éternité[3] ». Les « saints » forment ici un peuple, associé à la royauté de Dieu.

2-   Les « saints » dans le Nouveau Testament : tous les baptisés

Le Nouveau Testament reprend l'appel du Lévitique et l'applique aux disciples du Christ. Saint Pierre écrit : « À l'exemple du Dieu saint qui vous a appelés, devenez saints, vous aussi, dans toute votre conduite, puisqu'il est écrit : Vous serez saints, car moi, je suis saint[4]. »

Fait remarquable, saint Paul appelle « saints » l'ensemble des membres des communautés auxquelles il écrit. Il s'adresse aux chrétiens de Rome comme à ceux « qui êtes appelés à être saints[5] », et à l'Église de Corinthe comme à « ceux qui ont été sanctifiés dans le Christ Jésus et sont appelés à être saints avec tous ceux qui, en tout lieu, invoquent le nom de notre Seigneur Jésus Christ[6] ». Le mot « saint » ne désigne donc pas, à l'origine, une élite morale, mais tous ceux que le baptême a consacrés à Dieu. Cette sainteté reçue est en même temps une vocation : Dieu « nous a choisis, dans le Christ, avant la fondation du monde, pour que nous soyons saints, immaculés devant lui, dans l'amour[7] ». Et l'Apôtre de préciser : « La volonté de Dieu, c'est que vous viviez dans la sainteté[8]. »

Ainsi, lorsque l'Église honore aujourd'hui des « saints », elle ne crée pas une catégorie étrangère à l'Écriture. Elle reconnaît en certains de ses membres l'accomplissement plénier de la vocation commune à tous les baptisés.

3-   Le premier martyr : Étienne

Les Actes des Apôtres rapportent la mort du premier témoin qui versa son sang pour le Christ, le diacre Étienne. Sa prière reproduit celle de son Maître sur la croix : « Seigneur Jésus, reçois mon esprit. » Puis, se mettant à genoux, il s'écria d'une voix forte : « Seigneur, ne leur compte pas ce péché. » Et, après cette parole, il s'endormit dans la mort[9]. En Étienne apparaît la figure du martyr (du grec μάρτυς, « témoin ») : celui qui, configuré au Christ jusque dans sa mort, rend témoignage à la vérité de l'Évangile. C'est autour de cette figure que naîtra, au cours des premiers siècles, le culte des saints.

4-   La foule immense et la nuée de témoins

Le Nouveau Testament contemple enfin le sort de ceux qui sont morts dans le Christ. Le livre de l'Apocalypse, dont l'Église lit un passage en première lecture de la messe du 1er novembre[10], en offre la vision la plus saisissante :

« Après cela, j'ai vu : et voici une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues. Ils se tenaient debout devant le Trône et devant l'Agneau, vêtus de robes blanches, avec des palmes à la main. Et ils s'écriaient d'une voix forte : "Le salut appartient à notre Dieu qui siège sur le Trône et à l'Agneau !"[11] »

À la question de savoir qui sont ces hommes vêtus de blanc, l'Ancien répond : « Ceux-là viennent de la grande épreuve ; ils ont lavé leurs robes, ils les ont blanchies par le sang de l'Agneau[12]. » Cette foule « que nul ne pouvait dénombrer » est précisément l'objet de la Toussaint : non pas seulement les saints dont l'Église connaît les noms, mais l'innombrable multitude des rachetés.

Le même livre montre les martyrs « sous l'autel », les âmes de « ceux qui furent égorgés à cause de la parole de Dieu et du témoignage qu'ils avaient porté[13] ». Cette image a profondément marqué la piété chrétienne : c'est elle qui inspirera l'usage de placer les reliques des martyrs sous l'autel où l'on célèbre l'Eucharistie. L'Apocalypse évoque également « des coupes d'or pleines de parfums qui sont les prières des saints[14] », signe que les saints ne sont pas étrangers à la liturgie céleste.

Enfin, la lettre aux Hébreux, après avoir passé en revue les grandes figures de la foi de l'Ancien Testament, en tire une conséquence pour la vie présente : « Ainsi donc, nous aussi, entourés de cette immense nuée de témoins, [...] courons avec endurance l'épreuve qui nous est proposée[15]. » Les saints ne sont pas seulement des modèles du passé : ils nous entourent, et leur présence soutient notre course.

5-   Les Béatitudes, charte de la sainteté

L'Évangile proclamé le jour de la Toussaint est celui des Béatitudes : « Voyant les foules, Jésus gravit la montagne. [...] Il disait : "Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux." » Il s'achève par cette invitation : « Réjouissez-vous, soyez dans l'allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux[16] ! » La liturgie présente ainsi les Béatitudes comme le portrait du saint, et donc comme la charte de toute vie chrétienne. La deuxième lecture, tirée de la première lettre de saint Jean, en dévoile l'horizon : « Dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n'a pas encore été manifesté. Nous le savons : quand cela sera manifesté, nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu'il est[17]. »

II-           Le témoignage de l'Église ancienne : des martyrs aux saints

1-     Les chrétiens dans l'Empire romain : la naissance des persécutions

Le christianisme naît et se développe dans l'Empire romain, et les Pères de l'Église des premiers siècles sont largement redevables à la culture gréco-romaine dans laquelle beaucoup d'entre eux ont été formés. La foi chrétienne, d'abord confondue par les Romains avec le judaïsme, vécut une période de voisinage ambigu avec lui. Il faut attendre l'an 64, après l'incendie de Rome, pour voir se déclencher sous Néron une attaque violente contre les chrétiens, que l'empereur accusa d'en être les auteurs[18]. Aux yeux des Romains, le christianisme n'était pas une religion (religio), mais une « superstition », c'est-à-dire, au sens péjoratif, un culte étranger et dangereux pour l'ordre public.

Le fondement juridique des persécutions demeure discuté par les historiens. On peut néanmoins distinguer trois réalités.

*L'institutum Neronianum. Tertullien, apologiste chrétien de la fin du IIe siècle, évoque une règle que les magistrats appliquaient aux chrétiens « sans aucun examen plus humain » : « Non licet esse vos* », « Il ne vous est pas permis d'exister[19] ». Au début du Ve siècle, Sulpice Sévère écrit à propos de l'époque de Néron que « par des édits affichés publiquement, il n'était pas permis d'être chrétien[20] ».

*Le pouvoir de coercition des gouverneurs (ius coercitionis). * Les magistrats des provinces disposaient d'un large pouvoir pour maintenir l'ordre, allant de l'amende jusqu'à la peine capitale[21]. Vers 112, Pline le Jeune, gouverneur de Bithynie, interroge l'empereur Trajan sur la conduite à tenir. La réponse impériale fixe une jurisprudence durable : « Il ne faut pas les rechercher ; s'ils sont dénoncés et convaincus, il faut les punir, de telle sorte cependant que celui qui aura nié être chrétien et l'aura prouvé par les faits, c'est-à-dire en suppliant nos dieux, obtienne le pardon pour son repentir. » Trajan ajoute que les dénonciations anonymes ne doivent être reçues dans aucune accusation, car « c'est d'un exécrable exemple et ce n'est pas de notre temps[22] ». Il suffisait donc d'être dénoncé comme chrétien pour risquer la mort ; seule l'apostasie publique valait la grâce.

*Le « nom chrétien » (nomen Christianum).* Dans l'opinion populaire, les chrétiens étaient accusés d'inceste, d'anthropophagie, d'infanticide, et rendus responsables des calamités publiques. Mais devant le juge, le simple fait de porter le nom de chrétien suffisait à motiver la condamnation.

Ce parcours historique nous fait comprendre comment les premiers chrétiens martyrisés furent considérés par leurs frères comme des héros et des hérauts de la foi. Pour le Christ, ils ont accepté le supplice et la mort avec une constance qui ne souffre aucune ambiguïté.

2-   Le « jour natal » des martyrs : naissance du culte

Le plus ancien témoignage d'un culte rendu à un martyr se trouve dans le Martyre de Polycarpe, récit rédigé par l'Église de Smyrne peu après la mort de son évêque, brûlé vif vers 155-160. Après le supplice, les fidèles recueillent ses restes :

« Ainsi, plus tard, nous avons recueilli ses ossements, plus précieux que des pierres de grand prix et plus estimables que l'or, et nous les avons déposés en un lieu convenable. C'est là que, autant que possible, le Seigneur nous accordera de nous réunir dans l'allégresse et la joie pour célébrer le jour anniversaire de son martyre, en mémoire de ceux qui ont combattu avant nous, et pour exercer et préparer ceux qui combattront à l'avenir[23]. »

Tout le culte chrétien des saints est déjà là en germe : la vénération des reliques, la réunion de la communauté sur la tombe, la célébration annuelle et la double finalité de la mémoire et de l'exemple. Le mot grec employé, ἡμέρα γενέθλιος, « jour natal », est particulièrement éloquent. Pour l'Église, le jour de la mort du martyr est le jour de sa naissance au ciel. C'est pourquoi, aujourd'hui encore, la fête d'un saint est fixée en règle générale au jour de sa mort, son dies natalis.

Au milieu du IIIe siècle, saint Cyprien, évêque de Carthage, demande à son clergé de noter avec soin la date de la mort des confesseurs morts en prison : « Dies quibus excedunt adnotate », « Notez les jours où ils quittent ce monde », afin que l'Église puisse célébrer leur mémoire parmi celles des martyrs[24]. Ainsi se constituent, Église par Église, des calendriers locaux de martyrs, ancêtres de nos martyrologes.

3-    « Le sang des chrétiens est une semence »

Loin d'éteindre la foi, la persécution la propage. Tertullien le lance aux magistrats romains : « Nous devenons plus nombreux chaque fois que vous nous moissonnez : le sang des chrétiens est une semence[25]. » Ce sont précisément ces martyrs que les écrits des Pères et les premières communautés qualifient de « saints ». L'appellation ne surgit donc nullement de nos mentalités modernes : dès l'origine, les martyrs sont honorés comme ceux qui ont pris place auprès du Martyr par excellence, Jésus Christ, « le témoin fidèle[26] ».

4-    Honorer les saints sans les adorer

Dès le IIe siècle, l'Église a eu soin de distinguer le culte rendu au Christ de l'honneur rendu aux martyrs. Les chrétiens de Smyrne, à qui l'on reprochait de vouloir abandonner le Christ pour honorer Polycarpe, répondent :

« Le Christ, nous l'adorons, parce qu'il est le fils de Dieu ; quant aux martyrs, nous les aimons comme disciples et imitateurs du Seigneur, et c'est juste, à cause de leur dévotion incomparable envers leur roi et maître ; puissions-nous, nous aussi, être leurs compagnons et leurs condisciples[27]. »

Deux siècles plus tard, saint Augustin formule la même distinction avec précision, contre le manichéen Fauste qui accusait les chrétiens d'avoir remplacé les idoles par les martyrs :

« Le peuple chrétien célèbre avec une religieuse solennité la mémoire des martyrs, pour exciter les fidèles à les imiter, pour s'associer à leurs mérites et s'aider de leurs prières, de manière cependant à n'élever d'autels qu'au Dieu même des martyrs, et non à aucun martyr[28]. »

Et il précise : quant au culte que les Grecs appellent latreia, « comme il consiste en un hommage qui appartient en propre à la divinité, nous ne le rendons, et nous enseignons qu'on ne peut le rendre qu'à Dieu seul[29] ». Les chrétiens honorent les martyrs « de ce culte d'amour et de communion » par lequel on honore déjà, en cette vie, les saints hommes de Dieu[30]. Le IIe concile de Nicée (787) consacrera cette distinction entre l'adoration due à Dieu seul et la vénération d'honneur, que la théologie médiévale systématisera (voir plus loin, IV, 3).

5-   Vers une fête commune de tous les martyrs : l'Orient

Avec la multiplication des martyrs, notamment lors de la grande persécution de Dioclétien (303-311), il devint impossible de fêter chacun d'eux à son jour propre. C'est en Orient qu'apparaissent les premières célébrations communes de « tous les martyrs ».

Saint Éphrem le Syrien († 373) évoque, dans ses Hymnes de Nisibe, une fête de « tes athlètes », c'est-à-dire des martyrs, associée à la fête de l'Ascension. Selon certains chercheurs, cette célébration serait tombée le 13 mai en 359[31]. Le martyrologe syriaque composé à Édesse au plus tard en 411 mentionne pour sa part une commémoraison des confesseurs le vendredi qui suit Pâques[32].

À la fin du IVe siècle, saint Jean Chrysostome prononce, quelques jours après la Pentecôte, une homélie en l'honneur de « tous les saints qui ont souffert le martyre par toute la terre[33] ». Cette fête est à l'origine du « dimanche de tous les saints » que les Églises byzantines célèbrent, aujourd'hui encore, le premier dimanche après la Pentecôte. En Occident, la fête prendra un autre chemin : celui de Rome et du Panthéon.

III-       Histoire de la fête : du Panthéon au 1er novembre

1-    Le Panthéon, « temple de tous les dieux »

Le Panthéon (du grec Πάνθειον, « temple de tous les dieux », de πᾶν, « tout », et θεῖος, « divin ») fut d'abord édifié à Rome par Marcus Agrippa, gendre d'Auguste, vers 27-25 avant Jésus-Christ, comme l'atteste encore l'inscription de sa façade : M·AGRIPPA·L·F·COS·TERTIUM·FECIT. Endommagé par des incendies, il fut entièrement reconstruit sous l'empereur Hadrien, vers 118-125 ; le chantier avait peut-être commencé dès la fin du règne de Trajan[34].

 

Hadrien, empereur cosmopolite et voyageur, admirateur de la culture grecque, a sans doute voulu faire de ce monument grandiose une expression de l'unité de l'Empire et du pouvoir impérial ; l'historien Dion Cassius rapporte d'ailleurs qu'il y rendait parfois la justice. La destination religieuse exacte du Panthéon demeure discutée. Dion Cassius y signale notamment les statues de Mars et de Vénus[35]. Le monument manifestait ainsi, aux yeux des chrétiens, la pluralité des divinités honorées à Rome.

Une tradition, souvent répétée, affirme que le Panthéon aurait été dédié à Cybèle, la « mère des dieux ». Il s'agit en réalité d'une légende médiévale, rapportée par les Mirabilia urbis Romae au XIIe siècle[36]. Rien n'atteste un culte de Cybèle au Panthéon ; la légende construit plutôt un parallèle symbolique entre la « mère des dieux » païenne et Marie, « mère de tous les saints ».

2-   Le IVe siècle : de la persécution à la liberté

Le IVe siècle ouvre une ère nouvelle. En 313, les empereurs Constantin et Licinius, réunis à Milan, accordent la liberté de culte à tous :

« Moi, Constantin Auguste, ainsi que moi, Licinius Auguste, réunis heureusement à Milan pour discuter de tous les problèmes relatifs à la sécurité et au bien public, nous avons cru devoir régler en tout premier lieu [...] celles [des dispositions] sur lesquelles repose le respect de la divinité, c'est-à-dire donner aux chrétiens comme à tous la liberté et la possibilité de suivre la religion de leur choix[37]. »

De superstitio illicite qu'il était, le christianisme devient ainsi une religion autorisée (religio licita). Quelques décennies plus tard, l'empereur Théodose en fait la religion officielle de l'Empire par l'édit de Thessalonique (27 février 380)[38], puis interdit tout culte païen, public ou privé, par la constitution du 8 novembre 392[39]. Les temples sont fermés, et le Panthéon connaît, comme les autres sanctuaires antiques de Rome, une période d'abandon.

3-    Phocas et Boniface IV : Sainte-Marie-aux-Martyrs (609)

Au début du VIIe siècle, l'empereur byzantin Phocas entretient de bonnes relations avec la papauté. À la demande du pape Boniface III (607), il reconnaît que le siège de Pierre est « la tête de toutes les Églises[40] ». Peu après, le pape Boniface IV (608-615) obtient de lui le Panthéon. Le Liber Pontificalis rapporte :

« En ce temps-là, il demanda à l'empereur Phocas le temple appelé Panthéon, dans lequel il fit une église de la bienheureuse Marie toujours vierge et de tous les martyrs ; dans cette église, l'empereur offrit de nombreux dons[41]. »

Après avoir purifié l'ancien temple, le pape le consacra au Dieu unique et vrai, en l'honneur de Marie et de tous les martyrs. Bède le Vénérable souligne la portée de ce geste : là où jadis se pratiquait le culte « non des dieux, mais des démons », on honorerait désormais la mémoire de tous les saints[42]. La tradition liturgique a fixé l'anniversaire de cette dédicace au 13 mai ; l'année la plus probable est 609, et certains auteurs retiennent 610[43]. Le monument prit le nom de Sancta Maria ad Martyres, Sainte-Marie-aux-Martyrs.

Cette dédicace obéit à trois raisons qu'il convient de souligner :

–    La vénération mariale, qui connaît un essor considérable depuis le concile d'Éphèse (431), où Marie avait été solennellement proclamée Theotokos, « Mère de Dieu ». Elle reçoit dès lors la première place dans le sanctoral.

–    La considération accordée aux martyrs. La basilique rappelle la ligne de conduite du chrétien : être prêt à donner sa vie pour le Christ. Les martyrs sont les premiers « saints » reconnus dans l'Église. À la place des dieux païens du Panthéon, un autel est érigé pour rendre grâce à Dieu pour tous les chrétiens morts dans la folie des persécutions. On les honore ici tous ensemble, sans les nommer : sans qu'on puisse encore parler de canonisation au sens moderne, c'est une reconnaissance collective de la sainteté de ceux qui ont donné leur vie pour Jésus.

–    La christianisation de l'espace païen. Dans l'esprit de la consigne donnée en 601 par Grégoire le Grand aux missionnaires d'Angleterre, de ne pas détruire les temples mais de les consacrer au vrai Dieu[44], l'Église transforme le temple « de tous les dieux » en église de « tous les martyrs ». Le symbole est puissant : la multitude des fausses divinités cède la place à la multitude des témoins du Dieu unique.

4-   Grégoire III : un oratoire pour tous les saints

Un siècle plus tard, la mémoire commune s'élargit des martyrs à « tous les saints ». Le pape Grégoire III (731-741) fait aménager dans la basilique Saint-Pierre un oratoire en l'honneur du Sauveur, de sa Mère et de tous les saints :

« Il fit dans cette même basilique, près de l'arc principal, du côté des hommes, un oratoire où il déposa, en l'honneur du Sauveur et de sa sainte Mère, des reliques des saints apôtres et de tous les saints martyrs et confesseurs, des justes parfaits qui reposent par toute la terre[45]. »

On notera l'apparition des « confesseurs » et des « justes parfaits » : la sainteté n'est plus réservée à ceux qui ont versé leur sang, mais s'étend à tous ceux qui ont vécu l'Évangile de façon exemplaire. Une tradition postérieure associe cet oratoire au 1er novembre. Le Liber Pontificalis, lui, ne donne aucune date, et certains historiens proposent plutôt le synode romain de 732[46].

5-   Le 1er novembre : des îles Britanniques à l'Empire carolingien

La plupart des historiens admettent aujourd'hui que la date du 1er novembre est d'origine insulaire, anglo-saxonne et irlandaise, et qu'elle s'est diffusée sur le continent grâce au milieu d'Alcuin[47]. En Irlande, le Félire Óengusso célèbre aux calendes de novembre « la grande foule des saints »[48].

Le témoignage le plus net est celui d'Alcuin d'York, conseiller de Charlemagne. En l'an 800, il écrit à son ami Arnon, archevêque de Salzbourg :

« Aux calendes de novembre, solennité de tous les saints. Voici, vénérable père Arnon, la solennité de tous les saints fixée, comme nous l'avons dit : garde-la sans cesse en mémoire et ne cesse jamais de la célébrer chaque année. [...] Préparons cette très sainte solennité par trois jours de jeûne, de prière, de messes chantées et d'aumônes[49]. »

Une génération plus tard, vers 835, sur le conseil du pape Grégoire IV, l'empereur Louis le Pieux étend la fête à tout son empire. Le chroniqueur Sigebert de Gembloux le rapporte en ces termes : « Sur l'avis du pape Grégoire et avec l'assentiment de tous les évêques, l'empereur Louis décida que la fête de tous les saints serait célébrée aux calendes de novembre en Gaule et en Germanie, fête que les Romains célébraient par institution du pape Boniface[50]. »

Il faut donc nuancer une affirmation souvent répétée. Grégoire IV n'a pas « déplacé » au 1er novembre la dédicace du Panthéon, qui demeura fêtée le 13 mai. Il a encouragé l'adoption, dans l'Empire carolingien, d'une fête de tous les saints déjà célébrée le 1er novembre dans plusieurs Églises. Rome l'adopta à son tour, et la fête devint progressivement universelle. On a parfois expliqué le choix de cette date par des raisons pratiques : après les récoltes et les vendanges, les pèlerins pouvaient plus facilement se rendre à Rome. On l'a aussi rapproché de la fête celtique de Samain, mais cette hypothèse reste largement discutée par les historiens.

6-   Développements ultérieurs

Vers l'an mil, saint Odilon, abbé de Cluny, institue dans ses monastères, au lendemain de la Toussaint, la commémoraison de tous les fidèles défunts[51]. Désormais, l'Église contemple le 1er novembre ceux qui sont déjà dans la gloire et prie, le 2 novembre, pour ceux qui sont encore en chemin vers elle. La proximité des deux célébrations explique la confusion populaire entre la Toussaint et la « fête des morts ».

À la fin du XVe siècle, le pape Sixte IV (1471-1484) dote la fête d'une octave. Celle-ci, avec la vigile, est supprimée par la réforme liturgique de Pie XII en 1955[52]. Aujourd'hui, la Toussaint est une solennité de précepte dans l'Église latine[53].

IV-        De la vox populi à la canonisation

1-    Jusqu'au Xe siècle : la voix du peuple et l'évêque

La fête de tous les saints permettait de faire mémoire des martyrs et de tous ceux qui ont été des modèles de foi. Encore fallait-il savoir qui étaient ces saints. Jusqu'au Xe siècle, il n'existe pas, dans l'Église latine, de procédure centralisée pour déclarer une personne sainte. C'est le plus souvent la vox populi, la renommée de sainteté parmi les fidèles, qui désigne les saints. L'évêque du lieu confirme ce culte par une « élévation » : il fait exhumer les restes de la personne et les dépose sous un autel ou dans un tombeau particulier. Ce geste, qui rappelle l'image des martyrs « sous l'autel[54] », équivaut alors à une reconnaissance officielle locale.

2-   Les premières canonisations pontificales

La première déclaration de sainteté par un pape dont nous ayons le texte est la bulle de Jean XV en faveur d'Ulrich, évêque d'Augsbourg († 973). Lors d'un synode réuni au Latran le 31 janvier 993, l'évêque Liutold d'Augsbourg fit lire la Vie d'Ulrich. La bulle pontificale, datée du 3 février 993 et adressée aux évêques de Gaule et de Germanie, décida que sa mémoire serait honorée comme celle d'un saint[55]. Le terme même de « canonisation » (canonizare) n'apparaît que plus tard, au début du XIIe siècle ; on le trouve notamment, en 1123, dans la lettre de l'évêque Ulrich de Constance au pape Calixte II demandant la canonisation de son prédécesseur Conrad[56]. À partir du XIIe siècle, et surtout sous Alexandre III et Grégoire IX, la canonisation devient une prérogative réservée au Siège apostolique[57].

3-   Adoration et vénération : latrie, dulie, hyperdulie

La théologie médiévale, à la suite de saint Augustin, distingue soigneusement les formes du culte[58] :

–    la latrie (latria), adoration due à Dieu seul ;

–    la dulie (dulia), honneur rendu aux saints, serviteurs de Dieu ;

–    l'hyperdulie (hyperdulia), forme la plus haute de la dulie, rendue à la Vierge Marie en raison de sa dignité unique de Mère de Dieu.

Honorer les saints n'est donc aucunement de l'idolâtrie : c'est glorifier Dieu dans ses œuvres, car c'est sa grâce qui a fait d'eux ce qu'ils sont.

4-   La canonisation aujourd'hui

Dans la conception actuelle de l'Église catholique, est appelée « sainte » toute personne qui, après sa mort, fait l'objet de la part de l'Église d'un culte public et universel, en raison de la perfection chrétienne qu'elle a atteinte durant sa vie. Le Catéchisme en donne le sens :

« En canonisant certains fidèles, c'est-à-dire en proclamant solennellement que ces fidèles ont pratiqué héroïquement les vertus et vécu dans la fidélité à la grâce de Dieu, l'Église reconnaît la puissance de l'Esprit de sainteté qui est en elle et elle soutient l'espérance des fidèles en les leur donnant comme modèles et intercesseurs[59]. »

La procédure en vigueur a été fixée par la constitution apostolique Divinus perfectionis Magister de saint Jean-Paul II (25 janvier 1983). L'enquête sur la vie, les vertus ou le martyre, la renommée de sainteté et les miracles est d'abord menée dans le diocèse par l'évêque. Elle est ensuite étudiée à Rome par la Congrégation (aujourd'hui Dicastère) pour les Causes des saints, avant que le pape seul ne prononce la décision. Selon la pratique constante, un martyr peut être béatifié sans miracle ; pour un non-martyr, un miracle obtenu par son intercession est requis pour la béatification, et un second, survenu après celle-ci, pour la canonisation. En 2017, le pape François a reconnu une nouvelle voie, celle de « l'offrande de la vie » par amour, pour laquelle un miracle reste requis en vue de la béatification[60].

Les bienheureux font l'objet d'un culte limité à une Église particulière ou à une famille religieuse ; les saints sont proposés à la vénération de l'Église universelle.

V-            Signification théologique et spirituelle de la solennité

1-     La communion des saints

La Toussaint est la fête de la communion des saints, que nous professons dans le Credo. « Après avoir confessé "la sainte Église catholique", le Symbole des apôtres ajoute "la communion des saints"[61]. » L'Église est une, qu'elle soit en pèlerinage sur la terre, en purification ou dans la gloire du ciel. Le concile Vatican II enseigne que la vénération des saints a pour but de resserrer cette unité :

« Nous ne vénérons pas seulement au titre de leur exemple la mémoire des habitants du ciel ; nous cherchons bien davantage par là à renforcer l'union de toute l'Église dans l'Esprit grâce à l'exercice de la charité fraternelle. Car tout comme la communion entre les chrétiens de la terre nous approche de plus près du Christ, ainsi la communauté avec les saints nous unit au Christ de qui découlent, comme de leur chef, toute grâce et la vie du Peuple de Dieu lui-même[62]. »

2-   L'intercession des saints

Les saints ne sont pas seulement des modèles : ils sont des intercesseurs. Unis plus étroitement au Christ, « ils ne cessent d'intercéder pour nous auprès du Père, offrant les mérites qu'ils ont acquis sur terre par l'unique Médiateur de Dieu et des hommes, le Christ Jésus[63] ». Leur intercession ne fait pas concurrence à l'unique médiation du Christ ; elle en découle et en manifeste la fécondité. Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus l'exprimait avec simplicité : « Je passerai mon ciel à faire du bien sur la terre[64]. » Le Catéchisme en tire la conséquence pour notre prière : « Nous pouvons et devons les prier d'intercéder pour nous et pour le monde entier[65]. »

3-    Pourquoi honorer les saints ?

Saint Bernard de Clairvaux s'est posé la question dans un sermon pour la Toussaint, que l'Église lit à l'office des lectures du 1er novembre :

« Pourquoi notre louange à l'égard des saints, pourquoi notre chant à leur gloire, pourquoi cette fête même que nous célébrons ? Que leur font ces honneurs terrestres, alors que le Père du ciel, en réalisant la promesse du Fils, les honore lui-même ? De nos honneurs les saints n'ont pas besoin, et rien dans notre culte ne peut leur être utile[66]. »

La réponse de Bernard est que la fête nous est utile à nous : en faisant mémoire des saints, nous sentons s'allumer en nous le désir de les rejoindre. La Toussaint n'ajoute rien à leur gloire ; elle réveille notre espérance. Le concile Vatican II le dit à sa manière : dans les fêtes des saints, l'Église « proclame le mystère pascal en ces saints qui ont souffert avec le Christ et sont glorifiés avec lui, et elle propose aux fidèles leurs exemples qui les attirent tous au Père par le Christ[67] ».

4-   Les saints connus et inconnus

La fête de tous les saints permet de suppléer à des omissions. Beaucoup de saints sont tombés dans l'oubli des hommes ; Dieu seul les connaît. Ces saints ignorés, mères et pères de famille, travailleurs humbles, malades, catéchistes de nos villages, ont eux aussi un jour où l'Église les honore. Le pape François parle à leur sujet des « saints de la porte d'à côté » :

« J'aime voir la sainteté dans le patient peuple de Dieu : chez ces parents qui éduquent avec tant d'amour leurs enfants, chez ces hommes et ces femmes qui travaillent pour apporter le pain à la maison, chez les malades, chez les religieuses âgées qui continuent de sourire. [...] C'est cela, souvent, la sainteté "de la porte d'à côté", de ceux qui vivent proches de nous et sont un reflet de la présence de Dieu[68]. »

5-    Une vocation universelle

La Toussaint rappelle enfin que la sainteté n'est pas le privilège de quelques-uns. Le Concile l'a solennellement affirmé : l'appel à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de la charité s'adresse à tous ceux qui croient au Christ, quels que soient leur rang et leur état[69]. Le pape Benoît XVI en donnait une définition simple : « Être saint signifie : vivre dans la proximité de Dieu, vivre dans sa famille. » Et il ajoutait : « Les saints ne constituent pas une caste restreinte d'élus, mais une foule innombrable[70]. »

Conclusion

Au terme de ce parcours, la solennité de tous les saints apparaît comme le fruit d'une longue histoire dont les racines plongent dans l'Écriture. Le Dieu trois fois saint appelle son peuple à la sainteté. Le Nouveau Testament nomme « saints » tous les baptisés et contemple déjà la foule immense des rachetés. Les premières communautés chrétiennes ont recueilli avec vénération les restes de leurs martyrs et célébré leur « jour natal », tout en distinguant clairement l'adoration due au Christ de l'amour porté à ses témoins. L'Orient a très tôt célébré tous les martyrs ensemble. À Rome, le temple de tous les dieux est devenu, en 609, l'église de Marie et de tous les martyrs. Enfin, la fête du 1er novembre, née dans les Églises des îles Britanniques et promue par Alcuin, a été étendue à l'Empire carolingien en 835 avant de devenir universelle.

Cette histoire répond à ceux qui voient dans le culte des saints une invention tardive ou une forme d'idolâtrie : dès l'origine, l'Église honore ses saints pour glorifier Dieu en eux, et non à sa place. Elle répond aussi à ceux qui réduisent la Toussaint à une fête des morts : c'est la fête des vivants en Dieu, et de notre propre vocation.

Car la Toussaint ne regarde pas seulement vers le passé. Elle est une promesse et un appel. Elle nous rappelle que la sainteté exige un effort constant, mais qu'elle est à la portée de tous car, plus que l'œuvre de l'homme, elle est avant tout un don de Dieu, trois fois Saint[71]. Entourés de cette immense nuée de témoins, nous sommes invités à courir à notre tour, jusqu'au jour où nous verrons Dieu « tel qu'il est[72] ».

Bibliographie

1. Écriture sainte

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Lectionnaire de la messe, solennité de tous les saints (1er novembre).

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[1] Is 6,3. Sauf indication contraire, les citations bibliques sont données dans la traduction liturgique officielle de la Bible (AELF, 2013).

[2] Lv 19,2.

[3] Dn 7,18 ; voir aussi Dn 7,27 : « La royauté, la domination et la puissance de tous les royaumes de la terre, sont données au peuple des saints du Très-Haut. »

[4] 1 P 1,15-16, citant Lv 19,2.

[5] Rm 1,7.

[6] 1 Co 1,2.

[7] Ep 1,4.

[8] 1 Th 4,3.

[9] Ac 7,59-60 ; cf. Lc 23,34.46.

[10] Lectures de la messe de la Toussaint dans le Missel romain : Ap 7,2-4.9-14 ; Ps 23 (24) ; 1 Jn 3,1-3 ; Mt 5,1-12a.

[11] Ap 7,9-10.

[12] Ap 7,14.

[13] Ap 6,9 ; voir l'ensemble Ap 6,9-11.

[14] Ap 5,8.

[15] He 12,1.

[16] Mt 5,1-3.12a.

[17] 1 Jn 3,2.

[18] Tacite, Annales XV, 44, rapporte que Néron, pour faire taire la rumeur qui l'accusait de l'incendie, en rejeta la faute sur les chrétiens.

[19] Tertullien, Apologeticum 4,4 : « Sed iam primum cum dure definitis dicendo : "Non licet esse vos !" et hoc sine ullo retractatu humaniore praescribitis… » Tertullien parle aussi, dans l'Ad nationes I, 7, 9, d'un institutum Neronianum.

[20] Sulpice Sévère, Chronica II, 29, 3 : « post etiam datis legibus religio vetabatur, palamque edictis propositis Christianum esse non licebat ». L'existence d'une loi néronienne générale est défendue par J. Zeiller, « Observations sur l'origine juridique des persécutions contre les chrétiens », Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres 95 (1951), p. 203-204 ; d'autres historiens la contestent, faute d'attestation juridique ou épigraphique.

[21] La coercitio du magistrat romain comprenait notamment l'arrestation (vincula), l'amende (multae dictio), la saisie des biens (pignoris capio), les châtiments corporels (verbera) et, à son degré le plus élevé, le droit de mise à mort (coercitio plenissima ou capitalis).

[22] Pline le Jeune, Lettres X, 97 : « Conquirendi non sunt ; si deferantur et arguantur, puniendi sunt, ita tamen ut, qui negaverit se Christianum esse idque re ipsa manifestum fecerit, id est supplicando dis nostris, quamvis suspectus in praeteritum, veniam ex paenitentia impetret. Sine auctore vero propositi libelli in nullo crimine locum habere debent. Nam et pessimi exempli nec nostri saeculi est. » Nous traduisons. Dans la lettre précédente (X, 96), Pline qualifiait le christianisme de « superstitionem pravam et immodicam ».

[23] Martyre de Polycarpe 18,2-3. Nous traduisons. Le texte grec porte : « ἐπιτελεῖν τὴν τοῦ μαρτυρίου αὐτοῦ ἡμέραν γενέθλιον, εἴς τε τὴν τῶν προηθληκότων μνήμην καὶ τῶν μελλόντων ἄσκησίν τε καὶ ἑτοιμασίαν ». Voir l'édition de P.-Th. Camelot, Sources Chrétiennes 10.

[24] Cyprien de Carthage, Lettre 12,2 (numérotation de l'édition Diercks, CCSL 3B ; trad. L. Bayard, Correspondance, Paris, Les Belles Lettres, 1925). Cyprien précise que l'on offre alors des « oblations et sacrifices » en leur mémoire ; voir aussi Lettre 39,3.

[25] Tertullien, Apologeticum 50,13 : « Plures efficimur quotiens metimur a vobis ; semen est sanguis Christianorum. » Nous traduisons. L'adage courant « sanguis martyrum semen christianorum » en est une paraphrase.

[26] Ap 1,5.

[27] Martyre de Polycarpe 17,3, cité dans le Catéchisme de l'Église catholique (CEC), n. 957.

[28] Augustin, Contra Faustum XX, 21 (CSEL 25) : « Populus autem christianus memorias martyrum religiosa sollemnitate concelebrat et ad excitandam imitationem et ut meritis eorum consocietur atque orationibus adiuvetur, ita tamen, ut nulli martyrum, sed ipsi deo martyrum quamvis in memoriis martyrum constituamus altaria. »

[29] Ibid. : « At illo cultu, quae graece λατρεία dicitur, [...] cum sit quaedam proprie divinitati debita servitus, nec colimus nec colendum docemus nisi unum deum. » Voir aussi De civitate Dei VIII, 27 : « Nec tamen nos eisdem martyribus templa, sacerdotia, sacra et sacrificia constituimus, quoniam non ipsi, sed deus eorum nobis est deus » (« Nous n'établissons pas pour ces martyrs de temples, de sacerdoces, de rites ni de sacrifices, car ce ne sont pas eux, mais leur Dieu, qui est notre Dieu » ; nous traduisons).

[30] Ibid. : « Colimus ergo martyres eo cultu dilectionis et societatis, quo et in hac vita coluntur sancti homines dei. »

[31] Éphrem, Carmina Nisibena 6,30 (CSCO 218, Syr. 92). Sur cette interprétation et sa datation, voir M. Wallraff, « Pantheon und Allerheiligen », Jahrbuch für Antike und Christentum 47 (2004), n. 45.

[32] Martyrologe syriaque de 411 (Londres, British Library, ms. Add. 12150). Cette commémoraison est à l'origine du « vendredi de tous les saints » de la tradition syro-orientale.

[33] Jean Chrysostome, Laudatio sanctorum omnium qui martyrium toto terrarum orbe passi sunt, PG 50, 705-712 (CPG 4365). L'orateur précise que sept jours ne se sont pas encore écoulés depuis la Pentecôte.

[34] L'édifice actuel est hadrianique, mais de nombreuses estampilles de briques datent de Trajan, ce qui conduit certains archéologues à situer le début des travaux vers 114-116.

[35] Dion Cassius, Histoire romaine LIII, 27 (statues de Mars et de Vénus) et LXIX, 7 (Hadrien y rend la justice).

[36] Mirabilia urbis Romae 16 : le pape aurait voulu que, « de même que [le temple] avait été dédié aux calendes de novembre en l'honneur de Cybèle, mère des dieux, il le dédiât aux calendes de novembre en l'honneur de la bienheureuse Marie toujours vierge, qui est la mère de tous les saints ». Sur le caractère légendaire de ce récit, voir M. Wallraff, « Pantheon und Allerheiligen », art. cité.

[37] Texte conservé par Lactance, De mortibus persecutorum 48, 2 (éd. J. Moreau, Sources Chrétiennes 39) ; version grecque dans Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique X, 5, 2-14. Ce qu'on appelle « édit de Milan » est en réalité un rescrit adressé aux gouverneurs.

[38] Code théodosien XVI, 1, 2 (constitution Cunctos populos, émise au nom de Gratien, Valentinien II et Théodose).

[39] Code théodosien XVI, 10, 12.

[40] Liber Pontificalis 68 (Boniface III), éd. L. Duchesne, t. I, p. 316 : « Hic optinuit apud Focatem principem ut sedis apostolica beati Petri apostoli caput esset omnium ecclesiarum, quia ecclesia Costantinopolitana prima se omnium ecclesiarum scribebat. »

[41] Liber Pontificalis 69 (Boniface IV), éd. Duchesne, t. I, p. 317 : « Eodem tempore petiit a Focate principe templum qui appellatur Pantheum, in quo fecit ecclesiam beatae Mariae semper virginis et omnium martyrum ; in qua ecclesia princeps dona multa optulit. » Nous traduisons.

[42] Bède le Vénérable, Chronica maiora (MGH, Auctores antiquissimi 13) ; voir aussi Histoire ecclésiastique du peuple anglais II, 4. Extrait : « ubi quondam [...] non deorum, sed daemoniorum cultus agebatur ».

[43] Le Liber Pontificalis ne date pas l'événement ; la date du 13 mai provient des livres liturgiques. Boniface IV n'étant pape que depuis août 608, l'année 608 est exclue.

[44] Grégoire le Grand, Registrum epistularum XI, 56, à l'abbé Mellitus (18 juillet 601), conservée par Bède, Histoire ecclésiastique du peuple anglais I, 30.

[45] Liber Pontificalis 92 (Grégoire III), éd. Duchesne, t. I, p. 417-418 : « Hic fecit oratorium intro eandem basilicam, iuxta arcum principalem, parte virorum, in quo recondivit in honore Salvatoris sanctaeque eius genetricis reliquias sanctorum apostolorum vel omnium sanctorum martyrum ac confessorum, perfectorum iustorum, toto in orbe terrarum requiescentium. » Nous traduisons.

[46] Voir É. Ó Carragáin, Ritual and the Rood, Londres, The British Library, 2005. La date du 1er novembre est rapportée par des sources plus tardives.

[47] Voir P. Jounel, « Le culte des saints », dans A.-G. Martimort (dir.), L'Église en prière, t. IV, Paris, Desclée, 1983 ; M. Wallraff, art. cité.

[48] Félire Óengusso (« Martyrologe d'Óengus »), daté traditionnellement vers 800, aujourd'hui souvent vers 830. Le même calendrier, comme le Martyrologe de Tallaght, fête également « tous les saints d'Europe » le 20 avril.

[49] Alcuin, Lettre 193 à Arnon de Salzbourg (800), MGH, Epistolae 4, éd. E. Dümmler, p. 321 : « Kalendis Novembris solemnitas omnium sanctorum. [...] Hanc solemnitatem sanctissimam tribus diebus ieiunando, orando, missas canendo, et elimosinas dando pro invicem sincera devotione precedamus. » Nous traduisons.

[50] Sigebert de Gembloux, Chronographia, année 835 (MGH, Scriptores 6) : « Monente Gregorio papa et omnibus episcopis assentientibus, Ludowicus imperator statuit, ut in Gallia et Germania festivitas omnium Sanctorum in Kalendis Novembris celebraretur, quam Romani ex instituto Bonefacii papae celebrabant. » Nous traduisons. Sigebert écrit au tournant des XIe et XIIe siècles et dépend sans doute du martyrologe d'Adon de Vienne (vers 855).

[51] La date traditionnelle est 998 ; certains historiens proposent une date plus tardive, vers 1030. Cet usage clunisien se répandit ensuite dans toute l'Église latine.

[52] Congrégation des Rites, décret Cum nostra hac aetate (23 mars 1955), en vigueur au 1er janvier 1956 : seules sont maintenues les octaves de Noël, de Pâques et de la Pentecôte.

[53] Code de droit canonique (1983), can. 1246 § 1. Les conférences épiscopales peuvent, avec l'approbation du Siège apostolique, supprimer certaines fêtes de précepte ou les reporter au dimanche (can. 1246 § 2).

[54] Ap 6,9.

[55] Sur cette bulle, voir E. W. Kemp, Canonization and Authority in the Western Church, Oxford, Oxford University Press, 1948.

[56] Le culte de Siméon de Polirone, approuvé par Benoît VIII vers 1024, est parfois présenté comme une canonisation, mais le terme n'y est pas employé.

[57] Décrétale Audivimus d'Alexandre III (vers 1171-1172), insérée dans les Décrétales de Grégoire IX (1234), X 3.45.1. Voir A. Vauchez, La sainteté en Occident aux derniers siècles du Moyen Âge, Rome, École française de Rome, 1981.

[58] Thomas d'Aquin, Somme théologique II-II, q. 103, a. 3-4 ; l'hyperdulie est traitée en a. 4, ad 2.

[59] CEC, n. 828.

[60] François, lettre apostolique en forme de motu proprio Maiorem hac dilectionem (11 juillet 2017), art. 2, qui exige notamment « l'offrande libre et volontaire de la vie et l'acceptation héroïque propter caritatem d'une mort certaine et à court terme ».

[61] CEC, n. 946.

[62] Concile Vatican II, constitution dogmatique Lumen gentium (LG), n. 50, cité dans CEC, n. 957.

[63] LG, n. 49, cité dans CEC, n. 956 ; cf. 1 Tm 2,5.

[64] Thérèse de l'Enfant-Jésus, Derniers entretiens, Carnet jaune, 17 juillet 1897 (« Oui, je veux passer mon Ciel à faire du bien sur la terre ») ; forme citée dans CEC, n. 956.

[65] CEC, n. 2683.

[66] Bernard de Clairvaux, Sermon 2 pour la fête de tous les saints, dans Sancti Bernardi Opera, éd. J. Leclercq et H. Rochais, t. V, Rome, Éditions cisterciennes, 1968, p. 364-368. Texte latin : « Ad quid ergo sanctis laus nostra, ad quid glorificatio nostra, ad quid nostra haec ipsa sollemnitas ? » Traduction du Livre des Jours. Office romain des lectures.

[67] Concile Vatican II, constitution Sacrosanctum concilium, n. 104.

[68] François, exhortation apostolique Gaudete et exsultate (19 mars 2018), n. 7.

[69] LG, n. 40 ; cf. CEC, n. 2013.

[70] Benoît XVI, homélie pour la solennité de tous les saints, basilique Saint-Pierre, 1er novembre 2006.

[71] Cf. Is 6,3. Benoît XVI, dans l'homélie citée du 1er novembre 2006, l'exprimait ainsi : « La sainteté exige un effort constant, mais elle est à la portée de tous. »

[72] 1 Jn 3,2.